L’auteur de cette lettre considère que la baisse des salaires des médecins spécialistes est un bien mauvais calcul pour le gouvernement .

Les médecins spécialistes, une denrée rare!

J’entendais, dans le cadre de la campagne électorale, les chefs de partis qui disaient vouloir récupérer sur le dos des spécialistes plus d’un milliard de dollars en rouvrant leur convention. Je trouve que c’est frapper un peu fort sur des gens qui ont porté le système de santé sur leurs épaules pendant des décennies – près de 40 ans – alors qu’ils étaient payés bien en dessous de la moyenne canadienne. Car s’il avait fallu leur faire récupérer tout le manque à gagner, c’est quelques milliards $ que le gouvernement aurait dû débourser! Et maintenant qu’ils ont réussi à obtenir ce rattrapage, vous criez: «Haro sur le baudet».

Est-ce qu’on peut baisser les salaires des spécialistes? Vous pouvez le faire, mais à quel prix? Comme en 1982, quand le gouvernement a coupé de 20 % les salaires de tous ses employés, cela a créé un tel traumatisme que les séquelles ont persisté bien longtemps! En éducation entre autres. Quand vous touchez au porte-monnaie de quelqu’un, il s’en souvient longtemps. Dans le cas des spécialistes compétents, on peut risquer de les démotiver et même de les perdre. Déjà certains endurent difficilement le climat dans lequel ils doivent travailler, surtout après avoir dû investir dans de longues années d’études qui se chiffrent parfois jusqu’à 13 années après le cégep, durant lesquelles ils sont fort peu rémunérés, sans parler de la formation continue à laquelle ils doivent se soumettre durant toute leur carrière. De plus, il faut savoir que sur 1000 enfants qui commencent leur première année scolaire, vous aurez à peine un seul qui parviendra à faire médecine. Et parmi ceux et celles qui seront acceptés, combien auront le goût ou seront capables d’aller en spécialisation? Surtout quand ils songent à la perspective du nombre d’années d’études supplémentaires dont certaines à l’étranger!

On ne peut évoluer dans cette formation comme dans les autres domaines d’études parce qu’en médecine, on a besoin d’un apprentissage sur le terrain, en milieu hospitalier sous la supervision de patrons expérimentés. C’est une profession où science et art officient. La théorie et les analyses de laboratoire sont là pour soutenir le médecin dans son diagnostic, mais le praticien doit faire preuve constamment d’un sens d’observation aigu, d’un pouvoir de déduction précis et d’un jugement sûr. Dans quelle autre profession trouve-t-on l’obligation d’une formation aussi longue, des horaires aussi exigeants et des responsabilités aussi lourdes?

Certes la population veut un service médical de qualité, mais en même temps elle dit qu’elle n’est pas prête à payer. Voilà un paradoxe. Les gens auraient-ils gardé la notion que les médecins doivent exercer leur art par pure vocation? Alors que l’on paye des millions à des «amuseurs publics» dans le monde du sport, que les banquiers s’enrichissent à même nos frais bancaires, que des chefs d’entreprises se paient des bonis exorbitants, que des actionnaires veulent des dividendes toujours plus importants… sans faire souvent des journées de dix heures et plus.

Alors que l’on cesse de parler de baisse de salaires. Les médecins seront moins frustrés et moins tentés d’aller ailleurs. Il ne faudrait pas avoir un jour à parler de pénurie de main-d’œuvre médicale qui aurait pour conséquences de fermer des urgences, d’allonger les listes d’attente et de fermer de salles d’opération. On a déjà connu ce scénario à certains endroits en Mauricie.

Ce serait un bien mauvais calcul!

Roger Greiss

Shawinigan