L’auteur de cette lettre donne son appréciation de la lecture du dernier livre écrit par Jean Chrétien. Il en recommande la lecture.

Les «histoires» de Jean Chrétien

Je viens de lire, en un jour et demi, Mes Histoires, de Jean Chrétien. Je m’autorise à donner quelques conseils à tout lecteur éventuel.

Premier conseil: ne pas sauter la préface où Joe Clark donne le goût de lire les «histoires» de son cher adversaire politique.

Deuxième conseil: ne pas fermer le livre avant d’avoir lu, en annexe, le magistral hommage que Jacques Chirac, alors président de la France, rend à son ami Jean Chrétien.

Enfin, si lire vous fatigue la vue ou l’esprit, n’en ouvrez pas moins ce livre. Contentez-vous de regarder avec attention les 26 pages de photos inoubliables qui illustrent les grandes heures de ce destin exceptionnel. Vous en saurez beaucoup. Ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots?

Dans sa préface, Joe Clark fait une réflexion sur l’histoire qui rejoint le propos de ce livre: «Tous les faits arides et lointains de l’Histoire sont constitués de récits, de récits humains, qui peuvent être aussi fondamentaux et enrichissants que l’événement lui-même». D’aucuns s’attendaient à trouver dans ce livre un répertoire d’anecdotes savoureuses et de situations cocasses qui ont émaillé les quarante années de la vie politique de Jean Chrétien. Il y en a assez pour donner du piquant au récit. Mais l’intérêt de ces mémoires est ailleurs.

En 284 pages, réparties en chapitres courts, le mémorialiste évoque quelques temps forts de sa carrière. Cela avec un ton bien à lui où l’humour allège le récit sans le délester de son sérieux. Rien qui pèse ou qui pose. ÀSans prétention, le plus simplement du monde.

Relevons quelques faits et gestes. En 1962, tout jeune député, il réussit à faire voter un bill privé pour changer le nom de Trans-Canada Airlines (TCA) en Air Canada (AC). Depuis, sur les panneaux d’affichage des aéroports du monde entier, notre compagnie canadienne est en haut de la liste au lieu d’être en dernier. Et les parcs nationaux! À titre de ministre des Affaires indiennes, il héritait de la responsabilité des parcs nationaux. C’était en 1968. En quatre ans, il réussit à établir dix nouveaux parcs nationaux. Il a toujours été très fier de ce tour de force.

Et la guerre d’Irak! Le président George W. Bush, en 2002, a tout fait pour convaincre Jean Chrétien de s’embarquer dans une guerre contre Saddam Hussein. Tony Blair, à son tour, tenta de le convaincre de s’unir aux Américains et aux Anglais. Mais le premier ministre du Canada ne broncha pas. Aussi l’a-t-on échappé belle!

Parmi les histoires de Jean Chrétien, comment oublier la saga de la «nuit des longs couteaux»? Pour lui, il s’agit d’un «fait alternatif», d’un «fake news». Disons un mythe aujourd’hui ancré dans la mémoire collective. Il nie avoir passé la nuit dans les corridors du Château Laurier «à trahir le Québec». En fait, et Aline l’a corroboré, Jean était entré à la maison, avant 23 h. Peut-être, comme souvent, une fois de plus, la fiction l’emporte sur la réalité. De toute façon, la «nuit des longs couteaux» appartient à notre histoire comme le mouchoir de Madeleine de Verchères. Résigné, il le reconnaît: «mais rien à faire». L’anecdote croustillante éclipsera toujours la version banale.

Son père, Jean Chrétien l’a reconnu, lui avait inculqué le virus de la politique, dès l’adolescence. Député en 1963, à 29 ans, il se révéla une bête politique. De ministère en ministère, il gravit les échelons vers le sommet.

En 1993, le voici premier ministre où il se maintint pendant dix ans. Ses nombreux bons coups, ses partisans les ont relatés. Ses quelques bévues, ses adversaires les ont gravées dans le bronze.

Mais les uns et les autres sont d’accord sur un point: député, ministre, premier ministre, ou à la retraite, Jean Chrétien n’a jamais cessé d’être lui-même. Souvent, une fois en autorité, plusieurs deviennent méconnaissables. Le ton, la physionomie, les réactions, tout change. Jean Chrétien, lui, après cinquante ans, qu’un voisin de la Baie ou un compagnon d’université le rencontre, c’est toujours la même chaleur humaine assaisonnée d’humour.

Mais le cas sans précédent de Jean Chrétien demeure qu’il fut le premier Canadien à établir un réseau international de relations continues avec les grands de ce monde: la reine Élisabeth et le prince Philip, les Clinton, les Chirac, Tony Blair, les Mandela, Helmut Schmidt, François Mitterand, sans oublier ses amis chinois et Eltsine. Toutes ses rencontres, sans déroger au protocole, débouchèrent, à des degrés divers, en amitiés chaleureuses.

Quelques pages de son livre Mes histoires nous révèlent que, parmi ces «grandes amitiés», deux se démarquent: l’une avec Clinton et l’autre avec la famille royale.

Avec Clinton, disait Chrétien, nous étions comme deux collégiens. Après le 9e trou, les problèmes politiques nous rattrapaient. Quant à Sa Majesté la Reine, qui pourrait dire le nombre de rencontres, à Buckingham Palace, avec la reine Élisabeth et le prince Philip.

Aux nombreux repas royaux, on faisait placer le premier ministre du Canada à droite de la reine qui appréciait son attitude décontractée, mais de bon ton. Surtout, la reine en profitait pour converser en français. Elle aimait la langue de Racine et la maniait bien. Jean Chrétien s’est toujours demandé si la reine tenait avec lui au français, c’était par amour pour cette belle langue ou parce qu’elle trouvait son anglais trop laborieux?

En fermant Mes histoires de Jean Chrétien, une réflexion de la préface de Joe Clark nous revient. Avec justesse, le préfacier rappelle que dans les grands moments de l’Histoire la tonalité humaine est primordiale. Dans toute situation politique ou autre, si les interlocuteurs ne tombent pas en amitié, ils auront beau brandir les plus forts arguments, rien ne se réglera.

Jean Chrétien croyait en la force des liens humains. Ses «Histoires» révèlent qu’il avait le charisme de la bonne humeur et de l’humour. Il était tout le contraire d’un homme sombre, ténébreux, «plate». Comment se durcir en présence d’un tel homme. Ses «Histoires» savoureuses, sans prétention, ont eu parfois des effets de haute diplomatie.

Jean Panneton

Trois-Rivières