Le patrimoine en prend pour son rhume, ces temps-ci. Les Forges du Saint-Maurice, les Archives du Séminaire et le Musée Pierre-Boucher ont en commun le manque de ressources financières pour remplir adéquatement leur mandat. L’auteur de ce texte estime qu’il serait temps que les différentes instances, les organismes et les citoyens travaillent ensemble à élaborer un plan directeur du patrimoine de la Mauricie à l’horizon 2030.

Les Forges, les archives et le musée

OPINIONS / L’auteur, René Beaudoin, est historien. Il habite Sainte-Geneviève-de-Batiscan.

Décidément, notre patrimoine a besoin d’amour.

Premier exemple: en décembre dernier, on apprenait que le Service des archives du séminaire Saint-Joseph (ASTR), créé en 1918, ne sera plus subventionné pour son fonctionnement. Idem pour celui de Nicolet. Aux ASTR, dont l’accès est gratuit, 30 000 $ provenaient de l’État sur un budget total de 115 000 $, ce qui permettait d’embaucher un deuxième employé. La coupe se traduit déjà par la perte d’un emploi. Et pour récupérer sa subvention, il faudra à l’archiviste, unique employé, de se démener comme s’ils étaient une dizaine.

Deuxième exemple: en mai, cinq mois plus tard, c’était au tour du Musée Pierre-Boucher, fondé en 1895, d’apprendre qu’il perdait sa subvention statutaire de 119 000 $ représentant un peu plus de la moitié de son budget annuel. Le musée compte trois employés seulement qui gèrent une collection de 40 000 objets, conçoivent et produisent 14 expositions annuellement, toutes accessibles gratuitement, et accueillent 15 000 visiteurs par année.

Troisième exemple: en 2012, on apprenait que Parcs Canada ne financerait plus les visites guidées aux Forges du Saint-Maurice. La baisse d’achalandage a été catastrophique. Comme l’état physique du site. En 2011, le site des Forges accueillait encore 14 398 visiteurs. Il n’en accueille plus que la moitié aujourd’hui. Comme après 1992 alors que le site n’était plus d’accès gratuit. En 1991, il accueillait gratuitement 82 200 visiteurs, vous avez bien lu! Maintenant, il faut payer.

Mais faut-il ne parler que d’achalandage quand on examine la «performance» d’un service d’archives, d’une collection muséale, d’un site patrimonial? Le premier critère ne devrait-il pas être celui de mémoire, de marqueurs du temps?

Ces jours-ci, les médias parlent beaucoup de la démolition de l’église Saint-Cœur-de-Marie à Québec. On la désigne de «meurtre patrimonial». Et encore récemment, le journal nous annonçait qu’à Saint-Jérôme, un promoteur achetait toutes les maisons du quartier ancien en prévision d’un gros projet immobilier, des tours de huit étages avec vue sur la rivière. Ces derniers jours, on parlait encore de la démolition de la maison du patriote Boileau à Chambly.

Le patrimoine est en danger. Force est d’admettre qu’il n’a pas (plus) la cote de popularité, qu’il vit des moments difficiles. On trouve qu’il coûte cher ou qu’il nuit au développement. Partout, dans chaque région. Autant en Mauricie. C’est cyclique. Autrefois, on disait que le passé était garant de l’avenir. Mais aujourd’hui, il n’y a rien dans le passé qui se compare aux nombreux changements technologiques qu’on connaît en notre époque. On regarde l’avenir que promettent les avancées technologiques. On ne regarde plus le passé. Et la valeur dominante, l’économie, est à son maximum.

Est-ce les raisons pour lesquelles le patrimoine n’a plus la cote? Est-ce parce qu’on a trop glorifié le passé qu’on ne lui trouve plus de place pour l’avenir? Ajoutons que les besoins financiers sont grands dans tous les secteurs. C’est le patrimoine qui en paie le prix. Les municipalités renoncent à leur devoir de protection en reniant les règlements et citations qu’ils ont adoptées pour protéger le patrimoine, préférant autoriser des développements immobiliers qui rapportent des taxes supplémentaires. Les exemples se multiplient.

S’il fallait qu’on perde la mémoire! C’est ça le patrimoine, les archives, les collections muséales, les sites historiques. C’est la mémoire. De quoi aura-t-on besoin, dans l’avenir, de se rappeler du passé? Comment rentabiliser les Forges du Saint-Maurice? En y construisant de magnifiques tours à condos avec vues sur la majestueuse rivière Saint-Maurice, avec une marina et des glissades d’eau? C’est absurde, vous avez raison. Et je ne le souhaite pas. C’est malheureusement ce que certains décideurs choisissent. C’est ce qui se prépare à Saint-Jérôme où les autorités répètent ne pas avoir les outils pour empêcher cela. Récemment, le maire Labeaume disait que ce n’était pas le rôle des municipalités. J’ai honte.

Comment éviter cela? Pas seulement pour les Forges, mais aussi pour les Archives du séminaire, pour le Musée Pierre-Boucher, pour certaines églises, pour certains autres sites patrimoniaux abandonnés mais rares témoins de l’histoire, comme le moulin à vent de Trois-Rivières, etc. Il faudra nécessairement un réinvestissement majeur dans le patrimoine, les archives, les musées, provenant de tous les paliers de gouvernement. Parfois, on a l’impression qu’il n’y en a que pour Montréal et Québec… Oui, je sais que la croissance économique est plus faible que la hausse des dépenses publiques.

À quel prix doit-on garder la mémoire? Que doit-on conserver? Je comprends que les choix sont difficiles mais il y a des limites à diminuer les budgets. Je comprends aussi que ce qui est donné à l’un est enlevé à l’autre. Quel est le financement adéquat? Il faudrait sans doute que toutes les instances et les citoyens travaillent ensemble à élaborer un plan directeur du patrimoine de la Mauricie à l’horizon 2030, comme il en existe pour d’autres secteurs d’activités. Un plan régional, qui implique tous les acteurs, dans une vision régionale, une vision globale.

Après le développement durable et le tourisme durable, il est temps de travailler sur le patrimoine durable, c’est-à-dire qui satisfait aux besoins des générations actuelles tout en sauvegardant la capacité des générations futures à satisfaire aux leurs. Comme le souligne l’UNESCO, «la contribution du patrimoine à un développement humain durable est d’une importance majeure.»