Selon l’auteur, Alcoa vient de recevoir un appui inespéré, celui du premier ministre François Legault.

Les exigences d’Alcoa dans son lock-out sans fin

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières et directeur du Laboratoire sur les relations de travail.

Dans son lockout de 15 mois à Bécancour, Alcoa vient de recevoir un appui inespéré, celui du premier ministre François Legault. Ce dernier accrédite la position patronale en déclarant que la lutte syndicale est déraisonnable. Les exigences de l’employeur s’articulent autour de deux pôles: l’un qui concerne directement la tâche du salarié et l’autre qui l’affecte indirectement.

Le pôle lié directement à la tâche comporte quatre (4) éléments: l’abolition du système de quotas, l’introduction du travail continu, la réduction des frais de formation aux opérations et l’absentéisme. Par exemple, à l’électrolyse, les cuvistes, par groupes de deux, doivent changer une fois les anodes sur 24 cuves par quart de travail de 12 heures. Lorsqu’ils ont atteint ce quota, les cuvistes se retrouvent en situation d’observation. Dès lors, tenant compte que leur présence est requise en cas d’urgence, ils peuvent se diriger dans un lieu de repos.

Or, Alcoa souhaite vraisemblablement introduire le travail continu. En clair, les cuvistes, s’ils terminaient leurs changements d’anodes avant la fin du quart, pourraient continuer à changer des anodes sur plus de 24 cuves. Ainsi le travail pourrait être réalisé avec moins d’employés d’autant que la production de l’électrolyse impacte celle d’autres départements comme la fonderie ou les scies. Finalement, lorsqu’un salarié change d’emploi, il peut recevoir une formation de plusieurs semaines. Pendant cette période, Alcoa ne veut plus qu’un salarié puisse postuler sur un autre poste, avec un nouvel entraînement, cela afin de limiter les coûts liés au « training ». L’employeur souhaite aussi réduire l’absentéisme, ce qui sous-entend davantage de contrôles administratifs ou médicaux.

Le pôle lié indirectement à la tâche comporte cinq (5) éléments: la sous-traitance, le régime de retraite, les activités syndicales, l’examen de santé obligatoire lors du retour au travail des lockoutés et les modalités de rappel lors de la réouverture de l’usine. L’employeur entend sous-traité la section «Manutention-transport» qui compte une quinzaine de salariés et accroître la sous-traitance, déjà présente, dans la rénovation des cuves. Si l’on juxtapose l’abolition des quotas précités avec une élévation, même modérée, de la sous-traitance, l’employeur pourrait ainsi réduire la force active d’environ 140 emplois syndiqués. L’adaptation du régime de retraite ne semble plus poser problème. Quant aux libérations syndicales, la proposition patronale prévoit 7500 heures par année nonobstant une pratique passée excédant largement ce quantum. En outre, l’employeur impose la passation d’un examen médical avant le retour au travail, ce qui est loin de plaire à l’ensemble des lockoutés. Finalement, il étale le retour au travail sur plus de huit mois. 

À cet égard, il importe de comprendre le mécanisme de réouverture des cuves dont 600, sur un total de 720, sont présentement fermées. Si l’épaisseur du métal figé d’une cuve fermée est en deçà de 24 centimètres, elle peut être relancée avec la méthode dite d’écrasement «crash start» en remettant le courant dans la cuve après ajout d’une solution conductrice avec de l’alumine. Mais cela est impossible si le métal figé dépasse l’épaisseur précitée. Dès lors, il faut retirer l’aluminium de la cuve ce qui l’endommage. En janvier 2018, le lock-out a été déclenché en fermant 480 cuves sans pouvoir abaisser sensiblement leur contenu. C’est ce qui allonge la période de rappel au travail des lockoutés. Quant aux 120 cuves fermées en période post-lockout, elles seraient aisément relancées par la méthode d’écrasement «crash start» précitée.

C’est dans un contexte tendu où se confrontent un employeur inflexible et un syndicat désavoué par le pouvoir politique, que le ministre du Travail Jean Boulet ramène à la surface, son éventuelle hypothèse de règlement. L’avantage d’une telle option serait de livrer la réflexion des médiateurs, dont celle de Lucien Bouchard, en espérant qu’elle puisse contribuer à la relance de l’usine.