Selon l’auteur de ce texte, le conflit à l’Aluminerie de Bécancour met en relief le fait que deux générations, les baby-boomers et les X, n’ont pas les mêmes intérêts dans le renouvellement de la convention collective.

Les «boomers» face à la «génération X»

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Les lockoutés de l’Aluminerie de Bécancour «ABI» ne forment pas un groupe homogène. Ceux qui ont accès à la retraite font partie des boomers (nés entre 1945 et 1966). Ils sont arrivés après la grande guerre au moment où les paysans ont eu accès au mode de vie bourgeois. Les nouveaux embauchés d’ABI font partie de la «génération X» (1966-1986). Ils ont congédié le collectivisme des boomers en plongeant dans les nouvelles technologies d’information. Les deux groupes ne voient pas le travail de la même façon et n’ont pas la même perspective de retraite.

Depuis 2013, plus de 350 jeunes, selon notre source, ont été embauchés à l’Aluminerie de Bécancour. En outre, environ 200 lockoutés seraient éligibles à une retraite sans pénalité. S’ajouterait jusqu’à une centaine de salariés qui seraient susceptibles de prendre une retraite en acceptant une pénalité variable selon leur âge et leur temps de service. Par conséquent, parmi le groupe des lockoutés, le départ à la retraite des «boomers» peut peser lourd sur la suite des évènements.

Rappelons ici les deux enjeux qui divisent le syndicat et l’employeur soit le régime de retraite et le poids de l’ancienneté dans le cheminement de carrière. Comme ces deux enjeux sont moins importants pour les «X» que pour les boomers, un changement de cap est prévisible au niveau de la suite des choses si les boomers mettent à exécution leur intention de quitter pour une retraite méritée. En outre, le lockout est plus susceptible d’affubler les «X» que les boomers. Car les «X» n’ont pas acquis la sécurité financière des boomers. Hypothèque et enfants en bas âge les placent souvent en urgence de paiement. En principe, les «X» souhaitent un arrêt de travail bref et les boomers évaluent la possibilité de tirer leur révérence car les effets du lockout peuvent endommager leur rente de retraite. S’ils choisissent de partir, l’employeur pourrait jouer sa meilleure carte. En effet, celui-ci pourrait, le temps ayant fait son œuvre, demander que les lockoutés votent sur son offre finale selon l’article 58.2 du Code du travail du Québec: «Lorsqu’il estime qu’une telle mesure est de nature à favoriser la négociation ou la conclusion d’une convention collective, le Tribunal [administratif du travail] peut, à la demande de l’employeur, ordonner à une association accréditée de tenir, à la date ou dans le délai qu’elle détermine, un scrutin secret pour donner à ses membres compris dans l’unité de négociation l’occasion d’accepter ou de refuser les dernières offres que lui a faites l’employeur […]».

C’est suite à un tel vote que l’employeur pourrait terminer le conflit en gagnant la mise; une partie importante des boomers ayant quittés et les «X» étant éprouvés par le manque de travail tenant compte d’un conflit dont les enjeux les mobilisent moins que les boomers, et surtout, du poids de leurs obligations financières en début de carrière.

Le lockout d’ABI est singulier du fait que la convention collective en renouvellement avait pris fin le 22 novembre 2017. En clair, les négociations furent brèves par rapport à la coutume dans les milieux industriels. Finalement, le fait que le Syndicat des salariés d’ABI, comme l’employeur par ailleurs, fasse partie d’une structure internationale est susceptible de lui apporter un soutien d’une force probante inhabituelle. Si tel est le cas, les parties révèleraient un rapport de force comparable, ce qui est un préalable à un éventuel résultat «gagnant-gagnant».