Malmö, troisième ville de Suède avec ses quelque 260 000 habitants, fait partie de ces villes européennes qui ont accompli une revitalisation complète de friches industrielles situées en bordure d’eau, en faisant appel à une architecture et un urbanisme innovants. Il suffit parfois d’un peu d’imagination et de volonté politique pour donner une étiquette d’audace et d’esthétisme à une ville. C’est un souhait que formule l’économiste Frédéric Laurin dans ce texte.

Les arts, la culture et la beauté: étonnants moteurs du développement économique pour la Mauricie

L’auteur, Frédéric Laurin, est professeur en économie au département des Sciences de la gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières, ainsi que chercheur à l’Institut de recherche sur les PME.

Les arts et la culture représentent non seulement un secteur d’activité porteur pour la diversification de la Mauricie, mais aussi un vecteur de développement économique majeur. 

Les arts et la culture est l’un des pôles d’activités des plus importants de la Mauricie. Générant un PIB annuel de 227 M$ et plus de 4000 emplois, les arts et la culture représentent un poids économique supérieur aux industries de la fabrication de meubles, de produits métalliques et de produits en bois, qui sont pourtant reconnues comme étant des spécialisations de la Mauricie. 

Qui plus est, la croissance du secteur des arts et la culture en Mauricie est la troisième plus forte parmi les régions québécoises ces dernières années. C’est ainsi qu’ils ont été reconnus comme étant un secteur porteur pour la région, tant par le Gouvernement du Québec que par GROUPÉ, le Partenariat économique Mauricie–Rive-Sud. 

En plus d’une contribution au PIB et à l’emploi, la production artistique et culturelle génère des retombées en «exportation» (ventes d’œuvres et de prestations culturelles en dehors de la région), en entrepreneuriat culturel, en services locaux, en tourisme et en en recettes de taxes et d’impôts. 

Effet sur l’innovation

Au-delà de cet impact économique direct, les arts et la culture jouent un rôle souvent méconnu sur la dynamique du développement économique d’une région. Par exemple, ils renforcent la capacité d’innovation des entreprises, en participant à «l’ambiance d’innovation et de créativité» d’une région. Ils peuvent être source d’inspiration, notamment pour le design ou le développement de nouveaux produits. De plus, les artistes sont peut-être plus sensibles à la notion de partage et de coopération, ce qui encourage l’innovation ouverte et la diffusion des idées au sein des milieux socio-économiques. Enfin, il y a des interrelations fortes entre les arts et la culture et les industries créatives. C’est ainsi que les territoires les plus innovants et les plus créatifs coïncident souvent avec une forte présence du secteur des arts et de la culture. 

Effet sur l’attraction de la main-d’œuvre et des investissements

Les entreprises de la Mauricie vivent actuellement des pénuries aiguës de main-d’œuvre. L’attraction et la rétention de la main-d’œuvre deviennent donc des enjeux stratégiques majeurs pour les entreprises mauriciennes.

Or, il se trouve que la qualité de vie est l’un des critères importants pour attirer et garder des jeunes travailleurs dans une région. L’Institut de recherche sur les PME, en association avec GROUPÉ, réalise actuellement une étude sur les facteurs d’attraction des étudiants d’université de Montréal et de Québec. Pour les jeunes générations, la qualité de vie est bien plus importante que le salaire ou le nombre de semaines de vacances. Ce n’est pas pour rien que ce critère est le cinquième facteur en importance influençant le choix de localisation des entreprises étrangères dans un territoire, selon Investissement-Québec. 

Les étudiants sondés ont témoigné de l’importance de pouvoir jouir d’un environnement culturel dynamique et stimulant, avec un calendrier varié en arts et spectacles. Les arts et la culture, au cœur de la qualité de vie d’une région, deviennent donc un axe majeur d’une stratégie d’attraction et de rétention de la main-d’œuvre en région. 

La beauté

La qualité de vie, c’est aussi un environnement empreint de beauté. D’où l’importance de l’urbanisme, de l’architecture et de l’art dans notre entourage. Nous l’oublions trop souvent au Québec. Nous dépensons des centaines de dollars par années à la décoration de nos propres habitations. Mais quand il s’agit d’investir des deniers publics dans la beauté de nos espaces communs, les Québécois tendent à maugréer. 

Pourtant, les études scientifiques démontrent que le beau joue sur notre humeur et notre santé physique et morale, en affectant les niveaux de dopamines et de sérotonines dans notre cerveau. D’autres études ont montré qu’insérer des éléments de beauté, d’arts et de culture dans notre environnement participe à la cohésion sociale. 

Par exemple, les arts peuvent contribuer à réduire la criminalité urbaine. La ville de Medellín en Colombie, naguère capitale de la drogue et du crime en Amérique latine, a réussi à limiter le taux de criminalité par des réaménagements urbains faisant place à une architecture novatrice et la valorisation de l’art et de la culture dans des quartiers défavorisés. La ville de São Paulo, pour combattre le vandalisme endémique des cabines téléphoniques publiques, a demandé à des artistes d’en faire des objets de design public. 

Réinventer l’identité de la Mauricie

De nombreuses régions en déclin industriel se sont réinventées à travers les arts, la culture et l’architecture. On pense à la ville de Bilbao, en Espagne, avec son fameux Musée Guggenheim à l’architecture spectaculaire. Les villes de Malmö (Suède), Manchester (Angleterre), Lille (France) et Düsseldorf (Allemagne) ont accompli une revitalisation complète de friches industrielles situées en bordure d’eau, en faisant appel à une architecture et un urbanisme innovants [voir mes photoreportages sur fredericlaurin.com/architecture].

La Mauricie doit elle aussi redéfinir son identité, malheureusement trop souvent associée à une vieille région industrielle en déclin. Pire encore, à la question «Que connaissez-vous de la Mauricie», la très grande majorité des étudiants universitaires que nous avons sondés ont de la difficulté à nommer ne serait-ce qu’un seul élément! La Mauricie leur est inconnue. 

S’appuyant sur l’effervescence de son secteur artistique, la région dispose d’un atout de taille pour se modeler une nouvelle image, à travers les arts et la culture, attirant l’attention sur son renouveau industriel, le dynamisme de ses PME et ses nombreux emplois disponibles!

Ce qu’il nous manque peut-être, c’est la création d’une architecture et d’un urbanisme distinctifs en Mauricie, capable d’attirer la main-d’œuvre et des entreprises, mais aussi pour agrémenter notre propre quotidien. L’Amphithéâtre Cogeco à Trois-Rivières en est un exemple. Mais oserons-nous imaginer le District 55 adoptant une architecture novatrice, avec au cœur de cette démarche un Colisée doté d’une somptueuse charpente de bois pour rappeler l’histoire forestière de la région [des exemples sur fredericlaurin.com/architecture]? Et voir aussi nos vieilles friches industrielles transformées en œuvres d’art architecturales? 

À l’approche de la nouvelle année, voilà ce que je nous souhaite, Mauriciens et Mauriciennes: une belle année pleine d’arts, de découvertes d’artistes d’ici, mais aussi de la beauté dans notre entourage et dans notre vie!