Le marché de Fribourg, en Allemagne, se tient dans la place de la cathédrale, comme dans beaucoup d’autres villes de ce pays.

Légumes, fleurs et musique

OPINIONS / Il y a des idées bien simples, mais capables de brancher le monde dans la modernité et la tradition, de résonner sur d’autres idées, de générer des associations porteuses, intégratrices. Dans le contexte trifluvien, le marché public en est une de ces idées, car elle devient un espace créateur de cité.

Non seulement cette clé maîtresse d’un marché public s’est invitée de façon récurrente à la campagne à la mairie de Trois-Rivières 2019, où elle a été déclinée sous toutes ses options, mais déjà un projet pilote s’apprête à décoller dans quelques semaines sous la forme d’un marché du jeudi au Musée POP.

Au Musée POP? Oui, il y a un brin de folie dans cette association, mais juste dans la dose opportune pour faire partir un grand projet, très classique par ailleurs. Remarquez bien: si chaque marché public à travers le monde a su trouver sa formule spécifique, tous les marchés on cependant une caractéristique commune, celle de se développer et s’appuyer sur d’autres éléments de la ville avec lesquels ils forment un continuum de tissu social.

Le marché de Fribourg (Allemagne) se tient dans la place de la cathédrale, comme dans beaucoup d’autres villes de ce pays. Y acheter des carottes c’est un double… triple plaisir, car juste à coté on vend des fleurs et des groupes d’étudiants du conservatoire jouent de la musique de chambre (ce qui est permis par l’absence de voitures: les visiteurs arrivent à pied, en vélo ou en tramway). On voit donc que l’association entre marché public et culture que propose le Musée POP est non seulement novatrice, mais aussi viable et gagnante.

Il faut se rappeler que le départ dans les années 1970 du Centre Pompidou (un lieu parisien intégrant l’art contemporain, une bibliothèque, la création industrielle et la musicale) avait donné lieu à des qualificatifs aussi peu complaisants que «Notre-Dame de la Tuyauterie» ou «hangar de l’art». Mais le Centre est devenu aujourd’hui un vrai modèle culturel qui a donné naissance, en plus, à des «succursales» à Bruxelles, à Metz et à Malaga.

Dérivé des vieilles caravanes et non loin des teinturiers, l’animé souk de Marrakech (Maroc) occupe le centre de la médina, dans une grande place où les kiosques les plus divers peuvent s’installer, le tout entouré de terrasses et de boutiques ouvertes où on se fait offrir tout d’abord un petit verre de thé à la menthe.

Les marchés d’Otavalo (Équateur) et de Pisac (Pérou), qui gardent encore les traces des premiers marchés du troc coloniaux, offrent des produits agricoles, de l’artisanat et, bien sûr, de la musique. Beaucoup de ces marchés ont une fête annuelle ou un jour de la semaine d’activité prépondérante, le samedi dans le cas d’Otavalo.

Certains marchés européens sont en soi des véritables cathédrales de l’architecture civile. La Lonja de la seda de Valencia (Espagne), d’un gothique grandiose, en est un chef-d’œuvre, juste en face du plus pur art déco du marché central de la ville. D’autres constructions accusent l’influence technique de la Tour Eiffel et des grandes gares ferroviaires du XIXe siècle, avec une structure en fer et des toits translucides qui donnent une luminosité extraordinaire à intérieur.

Je me souviendrai toujours de Madame Eduviges, la fruitière qui tenait son kiosque au marché d’Avila (Espagne), la ville médiévale où j’ai grandi. Elle me donnait quelques raisins, une mandarine ou une figue quand j’y allais avec ma mère. Son poste était dans le grand balcon extérieur du marché et, en hiver (Avila se trouve à 1000 mètres sur le niveau de la mer), elle attendait les clients encoffrée dans son fauteuil-cabine, emmitouflée de couvertures. Les vendredis, le marché se déverse sur les rues avoisinantes jusqu’à la place de la mairie et, à l’époque, il y avait toujours un homme-orchestre qui chantait des chansons et en vendait ensuite les paroles imprimées sur des feuilles vertes ou jaunes pour quelques sous.

Et non, ce n’était pas la modernité musicale du moment. Les chansons racontaient des faits divers, des grands amours tragiques ou des assassinats truculents sur un refrain accrocheur qui se répétait jusqu’à l’infini entre des tonneaux d’olives noires et des tresses de gousses d’ail. La naissance de la littérature populaire n’est pas étrangère à ce contexte, car ce qu’on appelait en France la «Bibliothèque bleue» («chapbooks» en Angleterre, «pliegos de cordel» dans le monde hispanique) a commencé à se vendre, souvent dans les immédiations des marchés, dès le début du XVIIe siècle.

Ricardo Serrano

Trois-Rivières