Anne-Élisabeth Bossé et Patrick Hivon sont sœur et frère dans le film de Monia Chokri La femme de mon frère.

Leçon de vie, leçon de cinéma

OPINIONS / Je suis allé deux fois en l’espace de trois jours voir La femme de mon frère de Monia Chokri. Il s’agit d’un film sublime. Qui plus est, un film québécois!

C’est en quelque sorte l’histoire du passage à l’âge adulte d’une jeune femme; ses relations avec son frère, bien sûr, comme le titre l’indique mais aussi avec sa famille, ses amis, le monde. Passage à l’âge adulte en retard (elle est dans la trentaine) mais finalement apprivoisé et révélé peut-être le plus distinctement lors de ce que je considère comme étant le meilleur moment du film, quand elle demande à son père, alors qu’elle lui prodigue des soins extrêmes de massage: À quel moment t’as réalisé que tu ne vivrais jamais dans le monde auquel tu aspires?

Quand est-ce, au fond, qu’on se met à voir la vie telle qu’elle est? La vie en tout cas telle que la réalisatrice s’acharne tout au long des deux heures du film à nous la montrer?

La vie, par exemple, dans ces images d’un défilé de la Saint-Patrick; la vie lors de cet appel téléphonique malhabile qu’entreprend de faire une femme ayant envie de revoir un garçon mais ne voulant pas que ça paraisse…

La vie quand les convictions s’effacent parce qu’on est amoureux. La vie – une sorte de vie en tout cas – racontée juste une fois par un fêtard (Niels Schneider) de retour d’une cuite dans une open house clandestine.

La vie telle que nous l’exprime en une phrase une série de nouveaux arrivants comme on le ferait avec du cinéma direct, du documentaire.

Les secrets du film sont multiples. Le premier est peut-être la mise en scène; c’est-à-dire la fraîcheur offerte aux comédiens de s’exprimer et là je pense particulièrement à cet accoucheur masculin (il est sage-femme!) qui s’embourbe à présenter une devinette à ceux avec qui il prend le repas; dans ce rôle, le comédien Mani Soleymanlou est absolument attachant, inoubliable.

Un autre secret est le montage. On constate qu’on y a mis un soin fou; c’est-à-dire comme il se doit, ajouterais-je.

Il y a quelque temps, assistant à une projection de Mon ami Walid à la salle Thompson de Trois-Rivières en présence du réalisateur Adib Alkhalidey, celui-ci confiait combien la réussite de son film avait été redevable des soins qu’on avait apportés à ce qu’on soit précis à cet égard, cherchant les images marquantes, signifiantes, pleines de grâce; enchaînant sans mal les ruptures de ton, les spontanéités, les nombreux malaises, y allant même à l’occasion de superposition d’images.

Et là je pense particulièrement ici aux apparitions du personnage de la meilleure amie jouée par Magalie Lépine-Blondeau pleine de tics de langage, de moues comiques, de faciès révélateurs.

Plusieurs comédiens sont excellents; Patrick Hivon, le frère, toujours d’une aisance exceptionnelle; Evelyne Brochu, la médecin, forcée pratiquement d’être straight du début à la fin mais qui n’en oublie pas les nuances; Micheline Bernard, la mère, juste assez caricaturale mais assumée.

Et enfin, cette Anne-Élisabeth Bossé qui est dans le rôle principal tour à tour désinvolte, angoissée, envieuse quand ce n’est pas d’être dans tous ses états!

Elle crève l’écran dans un film qui, pourtant, démarre lentement (les premières images sont du mauvais Denys Arcand), qui semble décousu, artificiel, plein de clichés, de caricatures mais qui, soudain, voit sa magie s’installer non sans le recours important à des musiques et des chansons de tous les registres. De Petula Clark chantant Un jeune homme bien à Ornette Coleman avec Free Jazz en passant par des sonates de Bach, Pavane de Gabriel Fauré, la chanson Emmène-moi au bout du monde de Claude Léveillée et tant d’autres.

La réalisation est allée là chercher la clé d’un film exceptionnel, l’ingrédient qui lie ce kaléidoscope d’images et de situations.

À la fin, quand on voit toutes ces figures de calmes rameurs sur le lac des Castors, j’ai pensé à l’auteure Colette qui disait que le visage humain avait toujours été son grand paysage.

Réjean Martin

Trois-Rivières