L’école de demain

Le ministre de l’Éducation veut former des enseignants d’élite. Il a oublié qu’ils sont déjà sur place; c’est l’école qu’il faut réformer. Il veut les draper dans un ordre professionnel. À quand la camisole de force?

L’actuelle formation des maîtres, stages inclus, aurait grand besoin d’être délestée; on doit émettre des autorisations provisoires d’enseigner tellement les écoles sont en manque. C’est l’école qui souffre, c’est elle qu’il faut ausculter.

Il y en a marre d’entendre que l’école doit s’adapter aux besoins de l’élève, c’est l’élève qui doit s’adapter aux besoins de l’école. L’élève n’a pas besoin qu’on lui donne la lune, il a besoin qu’on lui demande de la décrocher. L’école fournit l’échelle, pas plus.

C’est un leurre de croire que l’école doit être le fun. On veut amener le quotidien de l’élève à l’école alors que l’école a pour vocation de l’en éloigner. L’école est par essence à contre-courant; les gugusses intelligents ne sont qu’accessoires, l’élève a quelqu’un en avant qui va l’amener là où il n’est jamais allé; ce quelqu’un en avant, il n’est pas quelconque, il mérite respect et considération.

En créant des écoles à vocation pour divertir nos enfants, on leur a fait perdre leur vraie vocation: enrichir. La plus populaire de ces vocations est celle de sport études, 450 programmes au Québec!

Ce n’est qu’une histoire de mots, mais il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des mots: ils peuvent tuer comme ils peuvent sauver.

On a mis la charrue devant les bœufs en donnant à ces programmes l’appellation sport études plutôt qu’études sport. Maintenant, on s’adresse à nos enfants comme à des clients, et le client a toujours raison. Les écoles se battent entre elles pour allécher la clientèle.

Leurs programmes grossissent et vampirisent les projets éducatifs. Les intervenants, parents inclus, sont progressivement trafiqués en gentils organisateurs. Depuis ce bouleversement, la culture en prend pour son rhume, on vide les bibliothèques pour faire des athlètes, on réduit les heures de cours, on allège les programmes.

Modernisme n’est pas nécessairement signe d’évolution. On pourrait reconsidérer les programmes à vocation sous l’angle d’options dispersées entre tout un chacun.

On ne ferait plus des écoles dans les écoles; on pourrait ainsi contrer la division des classes, la discrimination, voire même le décrochage.

Il faudrait cesser d’entretenir l’inculture en valorisant à outrance les compétences et la performance.

Il faudrait investir moins dans les gymnases, les voyages et les terrains de football, ramener l’élève dans son école et sa bibliothèque, restituer les livres qu’on a évincés de ces bibliothèques au nom du numérique.

Le numérique, c’est utile, mais le papier lui est nécessaire. La liseuse, elle est de fer, le livre, il est de chair. La liseuse n’a pas de sens, le livre en a cinq et plus. Les livres qui dorment dans une bibliothèque, il y a toujours quelqu’un qui va finir par les réveiller. Posés sur une table, il y a toujours quelqu’un pour les ramasser.

Nos enfants ont soif d’inconnu, il y a un maître pour stimuler cette soif et un livre pour l’étancher. L’histoire, la littérature, la philosophie, la morale, ça ne sert pas à rien, ça sert à tout. L’école est un mal nécessaire. L’école de demain comme sa bibliothèque, c’est celle d’hier. Le ministre aurait pu ajouter Rousseau à ses références.

Christian Gagnon

Professeur à la retraite

Trois-Rivières