L’auteur de cette lettre met en évidence l’importance du travail des professeurs à l’université qui font plus que donner des cours.

Le symptôme d’une société qui accepte de régresser

Il y a un peu plus de deux ans, la quarantaine déjà entamée, j’amorçais un improbable retour aux études. Je n’avais jamais siégé sur un banc d’université. De manière un peu naïve et candide, j’intégrais le contingent universitaire de l’Université du Québec à Trois-Rivières. J’y ai rencontré une faune de professeurs dévoués, affables, rigoureux et j’en passe. Or, ce sont là des considérations bien personnelles, qui ne sauraient s’immiscer dans un débat sur des conditions de travail. Soit.

Mais j’ai aussi découvert autre chose dans les murs de l’UQTR. J’ai d’abord compris que les professeurs ne sont pas des experts de leur matière, mais des penseurs de celle-ci. Un cours sur la sociologie politique n’aura pas la même teneur dans la bouche d’un professeur que dans celle d’un autre, puisque la pensée est vivante, ni statique, ni figée, elle doit toujours être remise en question et évoluer. Les professeurs d’université ne rendent pas compte d’un contenu, ils l’incarnent. C’est là leur devoir premier.

Partant de là, j’ai compris que la préparation d’un cours ne se limitait pas à assembler quelques acétates pour meubler trois heures dans une case horaire. Les professeurs lisent, participent à des colloques et en organisent, débattent, réfléchissent, écrivent, encadrent des apprentis chercheurs, rendent compte de leurs résultats, prospectent, etc. Cette démarche purement intellectuelle est difficilement quantifiable, mais elle n’en demeure pas moins essentielle au développement de la pensée, centrale à la vie universitaire et à la mission du professeur. Elle nécessite temps et liberté, des denrées rares, nous en conviendrons, mais toute chose à un prix.

Au cœur des présentes négociations à l’UQTR il y a le plancher d’emploi. En termes clairs, on voudrait voir les professeurs donner cinq cours au lieu de quatre dans une même année. On peut simplifier notre regard sur la question en se disant qu’il s’agit là d’une demande somme toute modeste, que nous avons affaire à une classe privilégiée de la société, grassement payée, au demeurant. Après tout, ne devrions-nous pas tous faire un effort, les temps sont durs, qu’est-ce qu’un cours de plus? C’est cependant ce genre de logique, de nivellement par le bas, qui sapera à terme les moyens que nous nous donnons comme société de nous émanciper. Confiner le professeur dans un rôle de pourvoyeur de service, c’est faire fi de la mission qui est la sienne.

Le projet de l’Université du Québec, dont nous célébrons ironiquement cette année le 50e anniversaire, portait en son sein ce désir de voir la société québécoise s’extirper de ce que nous nommions la grande noirceur. De manière moins imagée, nous rêvions d’une société en pleine possession de ses moyens, à même de faire face aux défis de la modernité. Ce projet a vu le savoir coloniser les régions du Québec; de Trois-Rivières à Rimouski, en passant par Chicoutimi, Québécois et Québécoises se préparaient à l’arrivée du XXIe siècle. L’Université du Québec devenait un lieu de transmission du savoir, certes, mais aussi un temple au sein duquel une société allait constamment se réinventer et innover.

Des générations entières ont profité de ce projet émancipateur qui a vu l’UQTR éclore sous nos yeux. La question est maintenant de savoir si les difficultés rencontrées en cours de route doivent nous faire reculer où chercher de vraies solutions pour continuer à aller de l’avant. Ramener l’investissement dans la pensée au rang de dépenses compressibles revient à abdiquer sur notre rêve initial. Il est aussi le symptôme d’une société qui accepte désormais de régresser.

Évidemment, comme étudiant, à quelques cours d’avoir terminé son parcours et en attente de résultats, je navigue dans le flou et le lock-out me préoccupe.

Cependant, à titre de citoyen, conscient des défis qui attendent ma société, cette perte de foi en la valeur du savoir et en ceux et celles qui l’incarnent m’anime d’une sourde peur.

Sébastien Houle

Étudiant au baccalauréat en communication sociale de l’UQTR

Saint-Élie-de-Caxton