Postes Canada n’en est pas à son premier conflit avec ses facteurs.

Le retour forcé au travail de 50 000 facteurs en colère

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

La Société canadienne des postes fut créée le 16 octobre 1981 en remplacement du Ministère des postes. Comptant 64 000 employés, elle déclare un chiffre d’affaires annuel frôlant les 8 milliards $. Ses 42 000 facteurs urbains et ses 8000 facteurs ruraux représentent l’essentiel de sa force active pour livrer annuellement plus de 8 milliards d’articles.

Postes Canada n’en est pas à son premier conflit avec ses facteurs. L’un et l’autre ont croisé le fer maintes fois dans le passé autour des mêmes thématiques: la charge de travail, l’équité hommes-femmes, la santé et la sécurité des travailleurs et finalement, les salaires. Excédé de tout cela, Stephen Harper y allait d’emblée avec une solution radicale: abolir la livraison du courrier à domicile et développer la poste privée. Mais c’était sans compter sur Justin Trudeau qui a choisi de maintenir la tradition postale.

C’est justement pour tenter de régler les traditionnels points de discorde toujours d’actualité que Justin Trudeau a fait adopter la Loi prévoyant la reprise et le maintien du service postal, le 27 novembre dernier. Si la loi impose le retour au travail, elle ne décrète pas les conditions de travail dont elle confie le renouvellement à un médiateur-arbitre. Si la médiation ne fonctionne pas, le médiateur, devenu alors arbitre, pourra imposer les conditions de travail après un arbitrage qui pourra prendre deux formes: la première, en modifiant au besoin les propositions de chaque partie; et la seconde, en choisissant l’une ou l’autre de la proposition syndicale ou patronale sans la modifier. Cette approche, dite de l’offre finale, est certes originale car elle impose à chaque partie d’être raisonnable si elles souhaitent que leur proposition soit choisie.

Dans l’expression de leurs récriminations, les postiers mettent en évidence leur charge de travail. Celle-ci provient d’une étude de temps et mouvements où chaque route de facteurs fut minutieusement mesurée apparemment avant l’arrivée du commerce en ligne. Or depuis, les facteurs doivent livrer de nombreux petits colis qui requièrent souvent la signature du destinataire. Dès lors, les facteurs font valoir une augmentation de leur charge de travail équivalente à 25 %.

Quant au complexe point de discorde sur l’équité hommes femmes, il provient essentiellement de la différence historique de traitement entre le groupe des facteurs ruraux à prédominance féminine et celui des facteurs urbains majoritairement constitué d’hommes. Or, la syndicalisation des facteurs ruraux en 2003 a fait ressortir un écart salarial important avec les facteurs urbains. Cet écart fut d’ailleurs avalisé par une arbitre de griefs qui leur accorda récemment une augmentation de salaire de 25 %.

Les problèmes de santé et de sécurité au travail font partie du vécu d’un facteur. Celui-ci exerce l’essentiel de son métier dans la rue, à travers plusieurs obstacles avec une sacoche pesant jusqu’à 35 livres. Il peut en outre devoir monter et descendre des escaliers qui ne sont pas toujours conformes. Il doit parfois apprivoiser lui-même des animaux domestiques qui ne le reconnaissent pas toujours d’emblée comme leur maître. S’ajoutent finalement les contraintes hivernales. C’est avec un salaire variant entre 19 et 27 dollars l’heure que le facteur exerce son métier.

Reste la question de la confiance entre le management de Postes Canada et les facteurs qui bat de l’aile. L’approche de Stephen Harper qui voulait les faire disparaître a sans doute laissé des traces émotives. En outre, Postes Canada, qui n’est pas une constituante du gouvernement fédéral, joue à fond la carte de l’efficacité et de la profitabilité, ce qui est le propre de toute entreprise privée performante. Cette orientation a induit une surveillance accrue des facteurs dans la quotidienneté des opérations. L’insatisfaction qu’elle a engendrée a eu comme effet de fouetter le militantisme syndical dans un contexte où la tradition postale est frappée par la montée d’internet dans le transport d’informations. La poste traditionnelle s’en retrouve désacralisée. Par conséquent, Postes Canada et ses facteurs devront apprendre à mieux vivre ensemble dans un futur qui ne saurait se traduire par l’étirement du passé.