Le ressac

OPINIONS / L’auteure, Andrée Poirier, est présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

Dès le 21 mars, dans l’urgence de la crise, le gouvernement Legault a décidé de délester certaines activités pour pouvoir relocaliser rapidement le personnel vers les points chauds si nécessaire. Nombre de techniciens et de professionnels de la santé et des services sociaux ont ainsi réduit leurs activités, parfois de manière abrupte, délaissant une partie des personnes auxquelles ils et elles procuraient des soins et des services.

Le problème, c’est que le gouvernement a mal évalué où la COVID-19 allait frapper le plus fort. En misant tout sur les centres hospitaliers, sa ligne Maginot, le gouvernement a complètement délaissé les services sociaux.

Profitant de la désorganisation du réseau de la santé et des services sociaux (RSSS), du manque de matériel sanitaire et d’équipements de protection individuelle (EPI), qui sont toujours rationnés d’ailleurs, le virus a attaqué la partie la plus vulnérable de notre population, nos personnes aînées, regroupée dans les divers types de résidences spécialisées.

Devant l’ampleur de l’hécatombe, le gouvernement Legault a décidé de concentrer tous ses efforts, efficaces ou non, sur les CHSLD et les résidences privées pour personnes âgées. On déplace les médecins spécialistes, le personnel infirmier, les préposés aux bénéficiaires. M. Legault a même fait appel à l’armée canadienne.

Des employés de côté

Mais avec un RSSS complètement désorganisé et ce ministère de la Santé et des Services sociaux qui ne reconnaît pas le travail effectué par certains de ses salariés, le gouvernement a oublié une partie de ses troupes, particulièrement dans le secteur psychosocial, qu’il avait délestées de leurs tâches quotidiennes: les travailleurs sociaux, les éducateurs spécialisés, les psychologues, les ergothérapeutes, les physiothérapeutes, les thérapeutes en réadaptation physique, etc.

Si on commence à les utiliser, un mois après l’arrêté, dans la grande région de Montréal, ces personnes sont toujours mises de côté ailleurs au Québec. Plusieurs attendent à la maison de pouvoir aller prêter main-forte, d’autres ont vu leurs heures diminuées alors qu’ils et elles pourraient en faire plus. Ce délestage complet, sans planification ni évaluation des besoins, aura des conséquences importantes que le gouvernement ne semble pas avoir envisagées.

Se préparer aux contrecoups à venir

Les besoins de la population pour les soins et les services que ce personnel procurait sont toujours là. En cessant brusquement certains traitements, on a aggravé certaines conditions et causé des préjudices à des personnes vulnérables. Au moment du retour à la normale, un ressac énorme risque de frapper ces secteurs d’activité. La fermeture des listes d’attente en santé mentale dans certaines régions nous fait d’ailleurs craindre le pire.

Et les mesures mises en place dans le contexte de la pandémie, dont le confinement, auront des répercussions sur l’intégrité psychologique de la population et la santé mentale de certains individus. On n’a qu’à penser aux services de protection de l’enfance, dont la DPJ, qui en auront plein les bras avec les futurs cas dont on ne prendra connaissance que lors du retour en classe ou en garderie, à la fin du confinement.

Déjà en manque d’effectifs, les services psychosociaux et de réadaptation ne pourront absorber ces deux contrecoups conjugués. La digue que nous avons maintenue au détriment de la santé des intervenants risque d’être submergée. Il faut y voir maintenant si nous ne voulons pas être pris collectivement avec une seconde crise sanitaire, d’un tout autre ordre.

Le gouvernement Legault doit rétablir un certain équilibre entre la lutte contre la COVID-19 et la poursuite de la vie normale en contexte de pandémie. Il doit déjà prévoir la suite des choses et mettre en place les services nécessaires pour soutenir les personnes qui devront faire face aux impacts négatifs des mesures mises en place.

La plupart des établissements du RSSS ont refusé la main tendue de l’APTS pour instaurer un comité paritaire d’urgence afin de planifier le délestage et de s’assurer que les soins et les services auprès des populations vulnérables soient maintenus le plus longtemps possible.

Espérons qu’ils accepteront celle qu’on leur tend aujourd’hui pour éviter que le ressac ne se transforme en raz-de-marée.