Le Père Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité

OPINION / En terminant la lecture de l’ouvrage de Jules Racine St-Jacques, Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité, publié aux éditions du Boréal, le croyant, peut-être même l’incroyant, peut regretter de ne pas entendre des voix aussi fortes, comme celle du père Lévesque, aujourd’hui.

D’abord un mot sur l’auteur, Jules Racine St-Jacques. Il fait partie de cette nouvelle génération d’historiens du Québec, moins formatée que celle de sa génération précédente pour qui l’histoire du Québec se divise en deux : avant la Révolution tranquille, après la Révolution tranquille; avant, c’était la noirceur, après c’est la clarté. Racine St-Jacques est de cette génération de jeunes qui a vécu le printemps érable avec les carrés rouges (2012); ce printemps érable a eu une incidence sur son travail de rédaction, comme il l’écrit lui-même: «Les troubles de 2012 évoquaient pour moi toute la brûlante actualité du père Georges-Henri Lévesque au regard des questionnements qui agitaient la société québécoise depuis les années 2000» (p.25).

Pour comprendre et saisir le personnage du père Lévesque, sa démarche intellectuelle, ses engagements sociopolitiques, il est important de lire attentivement le prologue et les chapitres 1 et 2 de l’ouvrage; cette lecture nous fait comprendre que tout n’était pas tout noir ou tout blanc dans le Québec de 1930-1955. L’auteur nous présente un père Lévesque enraciné dans ce Québec tiraillé par la pauvreté, pour ne pas dire la misère, et traversé par des courants de pensée divers comme le nationalisme canadien-français catholique, le capitalisme, le socialisme flirtant avec le communisme; c’est à travers ces eaux troubles que va naviguer le père Lévesque.

Pour avoir pris le temps de camper le P. Lévesque dans son milieu, Racine St-Jacques rend instructifs et captivants les quatre autres chapitres de son ouvrage: La modernité économique, la modernité sociale, la modernité épistémologique et la modernité culturelle.

Dans sa réflexion sur la modernité économique, le P. Lévesque propose le coopératisme, il se méfie du corporatisme encouragé par les encycliques sociales, car il tient à ce que la classe ouvrière qui émerge se prenne elle-même en main, plutôt que d’attendre la bonne volonté des patrons et possédants. Le P. Lévesque ne fait pas que parler ou écrire, il s’engage à la direction de l’École des sciences sociales, politiques et économiques à l’Université Laval qui deviendra le foyer institutionnel du coopératisme (p.181). L’auteur résume son chapitre sur la modernité sociale par ces mots: distinguer le temporel et spirituel (1935-1947). C’est un chapitre enlevant, et la question est encore débattue aujourd’hui. Si encore ce n’était qu’une question de distinction, mais c’est aussi, pour plusieurs, une question de primauté. Qui du spirituel ou du temporel doit guider? Les suspicions réciproques existent autant en Europe qu’au Québec; qui du Père Lévesque ou du prêtre chanoine Lionel Groulx l’emportera ? L’affaire de la non-confessionnalité des coopératives sera le fer de lance et le talon d’Achille du P. Lévesque. Le Manifeste sur le coopératisme du P. Lévesque, paru en 1940, rebondira en 1945, cette fois, avec les explications sur le sens des mots non confessionnalité et neutralité religieuse que lui donnera le P. Lévesque dans la revue Ensemble de décembre 1945. «Derrière ce débat de mots se pose la définition légitime de la nature et du rôle de l’Église catholique dans la modernité canadienne-française.» (p. 217) Cette partie de l’ouvrage nous montre que L’Église au Québec n’est pas un bloc monolithique où tous pensent et disent la même chose et ça joue dure. Il ne faudrait pas arrêter la lecture de l’ouvrage au chapitre 5 «Modernité épistémologique» à cause de son titre. La suite du titre nous dit de quoi il en retourne : «Distinguer science et religion, foi et raison (1938-1940)» (p. 265). C’était le leitmotiv de toute la pensée du P. Lévesque et le ressort de son engagement intellectuel et spirituel. Ça lui a valu des suspicions de Rome, d’évêques du Québec et de croyants, et à la longue son poste de doyen de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Laval à Québec. Ce ne fut pas la seule raison ; son rôle de commissaire à la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada (Commission Massey) a déplu à une certaine élite canadienne-française qui voyait d’un mauvais œil l’implication du Gouvernement canadien dans le soutien financier des universités, champ de compétence exclusive des provinces, une implication proposée par la Commission Massey. À lire «Modernité culturelle : concilier fédéralisme et nationalisme dans l’humanisme (1949-1955)», il n’est pas difficile de conclure que le P. Lévesque était devenu plus fédéraliste qu’autonomiste canadien-français, un choix que le gouvernement du Québec de Maurice Duplessis se souviendra quand il s’agira de soutenir financièrement la Faculté des sciences sociales. La clé de pensée du P. Lévesque à propos de modernité culturelle implique, selon lui, la dissociation du couple foi/nation.

À lire Un clerc dans la modernité, une remarque s’impose, certains reprochent à l’Église d’hier la trop grande place qu’elle occupait dans l’espace public mais surtout ses prises de paroles directives censées guider et maintenir le peuple canadien-français dans les bonnes voies de l’Église catholique. Aujourd’hui, il semble que nous voyons le contraire, une Église qui s’efface et qui est silencieuse, le contraire du projet du P. Lévesque. Son projet était de voir la société canadienne-française se prendre en main, dans la reconnaissance de la distinction et l’autonomie du spirituel et du matériel, tant au niveau des institutions que des personnes.

(1) RACINE ST-JACQUES. Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité. Préface Martin Paquet. Montréal, Boréal, 2020. 485p.

Lionel Émard, prêtre

Yamaska