Le patrimoine, une fierté sur laquelle bâtir

OPINION / L’auteur, Pierre Corriveau, est président de l’Ordre des architectes du Québec.

La Fête nationale est l’occasion pour les Québécoises et les Québécois de célébrer leur culture: celle dont ils héritent, celle qui les habite et celle qu’ils veulent transmettre. J’en profite pour rappeler que le patrimoine bâti est un élément fondamental de cette culture. Or, dans quel état ce patrimoine se trouve-t-il?

Abandon, détérioration, démolition

Un récent rapport de la vérificatrice générale a révélé le sort inquiétant réservé aux bâtiments patrimoniaux du Québec, qu’il s’agisse de maisons, de couvents, d’églises, de commerces ou d’usines. Faute de moyens, tant au ministère de la Culture et des Communications (MCC) que dans les municipalités, on voit disparaître ou altérer à un rythme alarmant ces marqueurs irremplaçables qui donnent à notre territoire son caractère unique.

En effet, il n’est pas une semaine sans qu’on n’ajoute une balafre à ce qui contribue à définir notre identité collective, malgré les efforts de citoyens et d’élus. Les pertes s’accumulent et les avis de décès sont accompagnés, trop tard, des regrets d’usage. Si rien n’est fait, l’abandon, la détérioration puis la démolition se poursuivront, entraînant les mêmes conséquences irrémédiables.

Pourtant, même s’ils ont perdu leur fonction d’origine, la plupart de nos édifices patrimoniaux offrent un formidable potentiel de conversion. Par exemple, à Sherbrooke, l’église Christ-Roi est devenue un centre d’escalade; à Warwick, un presbytère a été transformé en fromagerie artisanale; à Québec, un temple presbytérien s’est mué en Maison de la littérature. Encore trop rares, les projets de ce type ont de quoi nourrir notre soif de découverte, notre créativité, notre entrepreneuriat local et notre fierté.

L’importance du contexte

Qui plus est, il faut garder en tête que la sauvegarde et la mise en valeur d’un bâtiment patrimonial dépendent beaucoup du contexte dans lequel il s’inscrit. S’il subsiste comme le vestige d’un passé révolu parmi des constructions sans rapport avec lui, on finira par s’en désintéresser et par le négliger. Si, par contre, il contribue à la beauté d’un ensemble, au sentiment d’appartenance des citoyens et à la fréquentation d’un lieu, on voudra en prendre soin et s’assurer que ce qui est bâti autour lui rende justice.

La problématique interpelle donc non seulement le MCC, mais aussi le gouvernement, les municipalités, les propriétaires et, en bout de ligne, toute la société québécoise.

Profiter de la Stratégie québécoise de l’architecture

La vérificatrice générale recommande entre autres au MCC d’élaborer et de diffuser une stratégie du patrimoine présentant une vision claire, des résultats à atteindre et des acteurs à responsabiliser.

Heureusement, le MCC ne part pas de zéro. Depuis plus d’un an, il élabore la toute première Stratégie québécoise de l’architecture, à laquelle l’Ordre des architectes du Québec a d’ailleurs collaboré. Cette stratégie vise une contribution de l’architecture à l’identité culturelle et à la vitalité des milieux, ce qui implique bien sûr l’apport du patrimoine. Bien qu’elle ne concerne que les projets que le gouvernement entreprend ou subventionne, elle a pour but de renforcer l’exemplarité de l’État, et cela représente un jalon important.

L’Ordre appuie l’idée d’une stratégie consacrée au patrimoine telle que recommandée par la vérificatrice générale. Toutefois, compte tenu de l’urgence et de la somme de travail qui lui a déjà été consacrée, l’Ordre estime que la Stratégie québécoise de l’architecture doit entrer en application dès maintenant afin d’ouvrir la voie à l’élaboration d’un plan clair englobant toutes les facettes du patrimoine.

Il appartient à présent au MCC d’insuffler une vision d’ensemble en la matière, mais aussi à toutes les instances du gouvernement de l’appuyer avec vigueur et conviction, au nom de notre identité collective.