Selon l’auteur de cette lettre, le développement durable auquel nous pouvons collectivement aspirer ne sera une idée crédible que si elle ne laisse personne de côté.
Selon l’auteur de cette lettre, le développement durable auquel nous pouvons collectivement aspirer ne sera une idée crédible que si elle ne laisse personne de côté.

Le monde après la COVID-19

OPINIONS / L’auteur, Martin Caouette, est professeur et titulaire de la Chaire Autodétermination et handicap à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Notre planète compte plus d’un milliard de personnes en situation de handicap, dont 200 millions vivent avec de grandes difficultés de fonctionnement au quotidien. Parmi celles-ci, on retrouve un nombre important de personnes ayant une déficience intellectuelle, un trouble du spectre de l’autisme et différentes formes de limites cognitives. Comme nous tous, elles sont frappées de plein fouet par la COVID-19 et ses conséquences.

Les périodes de crise nous permettent de vérifier les avancées réelles quant à la reconnaissance des droits de certains groupes traditionnellement marginalisés. Or, des messages préoccupants apparaissent un peu partout dans le monde. En Alabama, une directive a été émise quant au fait que «les personnes avec de sévères retards mentaux, des états de démence avancés ou d’importants traumatismes crâniens» ne constituent pas des patients à prioriser pour recourir aux respirateurs artificiels. Heureusement, l’intervention de groupes de défense des droits semble mener les autorités à réajuster le tir. Le souci, c’est que des situations similaires émergent du côté des états de Washington et de l’Arizona. En France, des associations soutenant les personnes en situation de handicap réclament elles aussi que des directives de soins sans discriminations soient données alors que le niveau d’autonomie et la dépendance semblent devenir un critère d’admission à l’hôpital. Faudrait-il donc être performant, rentable et compétitif pour avoir droit aux soins requis à sa situation dans un contexte de crise sanitaire?

Le handicap – on ne le répétera jamais assez – n’est pas une maladie, mais un état. De ce fait, les conséquences du handicap peuvent être amoindries en développant des habiletés compensatoires chez les personnes concernées et en construisant des milieux de vie qui tiennent compte de leur réalité et qui leur permettent de participer socialement. Or, on ne saurait tolérer qu’un état guide le fait d’accéder à des soins de santé ou non. Imaginez un seul instant le scandale que produirait le choix de ne pas traiter certaines personnes en se basant sur leur origine ethnique, leur orientation sexuelle ou leur sexe.

Il y a eu le monde avant la COVID-19 et il y aura le monde après la COVID-19. Et ce monde, nous l’espérons durable. Le développement durable auquel nous pouvons collectivement aspirer ne sera une idée crédible que si elle ne laisse personne de côté. Déjà, en 2018, l’ONU affirmait que les droits des personnes handicapées sont désormais au cœur des objectifs de développement durable.

Et si l’heure était venue pour les personnes en situation de handicap – la minorité la plus importante à travers le monde – d’être le point de référence de la construction d’un monde post COVID-19? Imaginons un instant que l’humanité d’une personne en situation de handicap ne soit plus réduite à son diagnostic. Imaginons que l’élitisme ambiant fasse plutôt place à une volonté d’accessibilité universelle. Imaginons que le plein développement du potentiel et de l’autodétermination de chacun deviennent la visée de nos systèmes éducatifs et de nos structures d’action sociale. Ne serait-ce pas tous les citoyens qui en profiteraient?

Si nos ambitions de rentabilité, de compétitivité et de performance reprennent le dessus et placent à nouveau les personnes en situation de handicap à l’écart, nous aurons perdu l’occasion de construire une société véritablement durable. Pour nous tous.