Plusieurs personnes, comme l’auteure de cette lettre, ne se réjouissent pas d’avoir à porter un masque.
Plusieurs personnes, comme l’auteure de cette lettre, ne se réjouissent pas d’avoir à porter un masque.

Le masque de Munch

OPINIONS / Partagée entre nostalgie et soulagement, le processus de déconfinement qui nous fera renaître en plein printemps tardif, me désole en un seul point.

J’ai passé du temps de qualité en famille, nous avons appris à nous connaître, à respecter nos espaces et à nous entraider. Nous avons fait un superbe ménage dans la cour, épuré nos armoires et passé des journées entières en pyjama. Une belle famille qui se sent aujourd’hui nostalgique de retourner dans le monde.

Dès l’annonce d’un plan de déconfinement, je me suis demandé si j’avais assez profité du confinement. Si j’avais été en mesure de savourer avec puissance ce moment hors du commun, unique et invraisemblable.

Autant nous avons pris le temps de nous arrêter, autant nous avons vécu des incertitudes. Plus de travail, c’est inquiétant. Des injustices sociales sont devenues palpables, des inégalités existantes ont été mises de l’avant, il est maintenant possible de les toucher. Les petits salariés sont soudainement devenus des héros sous-payés. Ces nouvelles lunettes que nous portons désormais ont mis la lumière sur de grandes inégalités. Nous n’avons pas le confinement égal. Beaucoup de colère, de déception et de tristesse.

C’est donc partagée entre la beauté d’avoir enfin du temps, de ne plus courir et la quiétude de retrouver mes environnements de travail, des jobs imparfaits certes, mais des jobs que j’aime et qui me permettent un épanouissement personnel, en dehors de la famille.

Le sentiment d’étrangeté, je l’ai ressenti la veille des annonces massives, alors qu’à l’épicerie on s’entassait aux caisses avec des paniers où s’entassaient trop de vivres aux odeurs apocalyptiques. Le lendemain, le peu banal vendredi 13, je suis sortie de la maison pour aller travailler. Un air drôlement opaque m’a entourée. J’ai ressenti que le monde dans lequel je marchais n’était pas le même que la veille. Je me demandais ce que je faisais dans celui-ci. Mon monde me filait entre les doigts, ça se sentait allégrement. À 11 h, la nouvelle tombait, tout allait s’arrêter.

Bien que la capacité d’adaptation de l’humain soit exceptionnelle, chaque sortie en public me rappelle que je n’habite plus la même ville, que mes repères architecturaux sont les mêmes, mais que les habitants eux, ne sont plus ce qu’ils étaient. Par précaution, une peur de l’autre s’est calmement installée, on se désinfecte, on se tient loin.

À l’avant-veille d’un déconfinement, un élément vient me troubler. Une angoisse expressionniste distortionne le décor extérieur. Je suis soudainement sur ce pont, je suis ce personnage convulsionné qui a envie de crier. Crier une angoisse, crier un sentiment de bizarrerie. Je n’ai aucune envie de voir l’autre comme une menace, je ne veux encore moins être perçue par l’autre comme étant un danger potentiel. Je ne veux pas me masquer. Le masque m’angoisse au plus au point. Ce n’est pas ma faute. Je n’ai jamais aimé les masques. Chaque fois que j’ai vu quelqu’un masqué, je me demandais en fait, de quoi cette personne avait-elle peur. De la pollution, des maladies, de moi? J’ai toujours été répulsée par ce masque bleu, en tissu douteux.

Je me raisonnerai, je me plierai. Mais depuis le début de cette crise sanitaire, c’est la première fois que je pleure autant. J’ai été émue, de belles larmes qui font du bien. J’ai été en colère, des larmes qui libèrent.

Je suis angoissée, des larmes effrayantes. C’est la première fois que je pleure en me couvrant le visage. Je prends soin de me cacher les yeux, mais je laisse ma bouche libre, je veux en profiter pendant qu’elle n’est pas cachée, obstruée.

L’angoisse naît des idées. Et l’idée de nous sentir muselés, bâillonnés, je ne l’aime pas. Comme l’aversion que nous avons des vers blancs qui nous rapprochent de notre propre mort, le masque me fait voyager dans un roman d’anticipation, aux côtés de Mad Max. Bien qu’il puisse être joli et en tissu de coton bien doux, je le vois encore comme un immense masque à gaz métallique et pesant.

L’angoisse naît des idées. Je vais apprendre à me changer les idées, je le sais. Depuis le début de ce changement de réalité, c’est la première fois que mes larmes gouttent la désolation. Je ne veux pas avoir peur de l’autre. Je ne veux pas que l’autre ait peur de moi. Je peine à me résoudre à être un danger pour autrui. Et ce masque me le projette sans cesse.

Marie-Christine Perras

Trois-Rivières