Selon l’auteur de cette lettre, une réflexion s’impose sur notre régime de relations de travail afin d’éviter à l’avenir la résurgence de conflits comme celui d’ABI.

Le lock-out de l’Aluminerie de Bécancour se politise!

OPINIONS / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

En se politisant, le lock-out de l’ABI interpelle notre régime de relations de travail. En effet, pourquoi devoir fermer temporairement une usine de plus de 1000 employés au motif d’aménager les conditions de travail, soit par la grève, soit par le lock-out? S’il faut en tirer une leçon, c’est celle de faire naître un dialogue social plus patient.

En clair, le droit de grève ou de lock-out ne devrait pas être exercé, dans les grandes manufactures, avant d’avoir épuisé des phases d’échanges mieux planifiés comme le Gouvernement du Québec l’a fait dans le secteur municipal avec la Loi 110. Chez les «cols blancs ou bleus» des municipalités, les grèves ou les lock-out sont quasi inexistants et les conditions de travail sont compétitives.

Ce qui se passe à l’ABI est un bel exemple d’un système fondé sur la confrontation. À peine la convention collective échue en novembre 2017, qu’un vote de grève était pris. Par surcroît, à la suite du dépôt d’une offre patronale que le syndicat souhaitait aménager, un lock-out était déclenché en janvier 2018.

Syndicat et patrons échangent maintenant par médias interposés, ayant démontré à plusieurs reprises qu’un dialogue de sourds s’était installé entre eux. Après une phase initiale de négociation, l’employeur y déposait son offre dite finale, ce qui présageait déjà une négociation ardue. Une des conséquences du lock-out fut d’accentuer la distance entre les positions respectives des parties à tel point qu’elles semblent actuellement irréconciliables à moins que la contre-proposition syndicale récente, juxtaposée à l’intervention du premier ministre Legault, fasse émerger une voie de sortie de crise.

La stratégie syndicale politise le conflit en pointant du doigt la facture énergétique. À ce sujet, Alcoa a déjà frappé à la porte du gouvernement du Québec en 2014 en évoquant, paraît-il, la fermeture possible de ses trois alumineries québécoises si ses frais en énergie n’étaient pas réévalués à la baisse, ce qui fut apparemment fait. Par conséquent, le coût de l’énergie est un argument de poids même s’il possède un caractère discret.

L’enjeu évoqué par l’ABI porte essentiellement sur ses droits de direction. Cet enjeu se traduit par l’intention de diminuer la force active d’un peu moins de 150 postes à la relance de l’usine. Ensuite, l’employeur veut apparemment se réserver le droit de procéder à d’autres fermetures de postes, dépendamment d’une éventuelle modernisation technologique, pour ramener la force active entre 700 et 800 travailleurs. Dans le secteur manufacturier, les changements techniques entraînent souvent une réduction de l’emploi. Rio Tinto, au Saguenay, a coupé plus de 2500 emplois depuis une décennie. Dans l’industrie de l’aluminium, le travail humain cède de plus en plus le pas au travail machine.

C’est dans ce contexte qu’on peut prendre la mesure de la distance qui sépare les parties à l’ABI. Pour l’année 2018, Alcoa a déclaré une élévation de ses ventes de 15 % tout en absorbant une nouvelle taxe de 10 % à l’exportation de l’aluminium canadien vers les États-Unis.

Certes, cela ne milite pas en faveur d’une solution rapide à ce litige qui apporte, outre ses conséquences économiques néfastes, une grande souffrance ouvrière. L’interpellation du niveau politique dans ce lock-out met en lumière les limites de la stratégie industrielle du Québec.

Reste à savoir si cette démarche de politisation contribuera à relancer l’aluminerie. Dans tous les cas, une réflexion s’impose sur notre régime de relations de travail afin d’éviter la résurgence de tels conflits à l’avenir.