L’Aluminerie de Bécancour.
L’Aluminerie de Bécancour.

Le lock-out de l’ABI, un an après

OPINION / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le dernier conflit de travail de l’Aluminerie de Bécancour fut précédé d’une brève négociation suivie par un lock-out de 18 mois. Ce conflit est devenu un incontournable dans l’enseignement des relations de travail au Canada.

Une négociation à des fins de renouvellement d’une convention collective comporte trois composantes essentielles: l’enjeu, les personnes en cause et les processus d’échanges.

Au niveau de l’enjeu, les parties se sont placées dans une situation où elles refusaient tout compromis susceptible de remettre en question leurs principes. D’une part, le syndicat ne demandait essentiellement aucun ajout aux conditions de travail existantes, sinon le maintien d’acquis obtenus par le passé. Cela s’est fait au prix fort de diverses initiatives, dont le recours à la grève générale ou symbolique et à des poursuites civiles, notamment dans le dossier des salaires discriminatoires des étudiants, par rapport aux travailleurs réguliers

D’autre part, l’employeur entendait réduire les acquis syndicaux de différentes manières notamment: accroître ses droits de direction, introduire plus de flexibilité opérationnelle, recourir davantage à la sous-traitance et modifier le régime de retraite. Curieusement, dans tout cela, les salaires déjà enviables, c’est-à-dire comparables aux gains ouvriers des autres alumineries québécoises, ne faisaient pas partie de l’enjeu car le consensus des parties sur le sujet était, sauf erreur, intervenu promptement.

Au niveau des personnes en cause, les négociateurs tant du côté patronal que syndical étaient des gens compétents. Ils avaient les qualités personnelles pour s’entendre. Mais ils n’ont pas été en mesure de le faire à cause de leur système d’insertion. D’une part, il s’agissait d’un combat de titans qui engageait une compagnie multinationale et un syndicat américain d’environ 700 000 membres. En clair, par principe, l’employeur se percevait en mesure de se priver de la production de son aluminerie et le syndicat se voyait capable de financer un long arrêt de travail. C’est ainsi que les deux parties sont entrées dans une stratégie du désespoir qui consistait à maintenir, peu importe le prix, leurs positions initiales. Et comme si tout cela n’était pas assez, le gouvernement du Québec, au lieu de protéger son rôle impartial, a choisi d’approuver la stratégie patronale. La déclaration officielle du premier ministre Legault était sans équivoque: «Le syndicat n’est pas raisonnable!». Cela plombait la crédibilité des organismes ou des personnes susceptibles d’éclairer objectivement les parties dont le ministère du Travail et les médiateurs.

Au niveau des processus d’échanges, les parties étaient ancrées dans une négociation de positions alors qu’elles avaient la compétence pour réaliser une négociation par résolution de problèmes. Elles se sont embourbées dans une stratégie de positionnement probablement parce qu’elles n’avaient plus confiance: l’employeur envers le syndicat et vice-versa. Évidemment, lorsque l’employeur a fermé son usine, tenant compte des coûts de redémarrage, rien dans cela, ne l’encourageait à faire des compromis. Et le fait que 1000 salariés se retrouvent en lock-out ne les encourageait pas à oser la confiance. Finalement, l’offre patronale a passé la rampe du vote ouvrier, non sans grincement de dents, après un certain nombre de modifications en faveur des syndiqués.

Reste finalement à réévaluer l’usage du lock-out, dans certaines situations, spécialement si le contrat de travail à renouveler n’est pas synallagmatique, c’est-à-dire si les parties ne sont pas égalitaires face à la convention collective et son renouvellement. Il y a parfois une partie forte, soit habituellement l’employeur, et une partie légalement faible soit les travailleurs et leurs représentants. En clair, le lock-out devrait être autorisé uniquement sur preuve de sa nécessité alors que les parties contractantes sont dans une situation de relative égalité de pouvoirs. Le lock-out n’existe pas dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, un pays à économie forte avec des relations de travail saines.

Mais tout ce qui a été construit à l’Aluminerie de Bécancour est le fruit du travail des employés et du management. Les deux savent comment fabriquer de l’aluminium de qualité et ils vont continuer à construire l’avenir de cette aluminerie ensemble. Car un conflit aussi intense que celui du lock-out de l’Aluminerie de Bécancour est susceptible de modifier l’avenir des relations de travail dans cette usine de la manière suivante: ni l’employeur ni le syndicat ne voudront répéter cette expérience douloureuse.