Le journalisme primaire

Depuis que les Chartes protègent à bon droit la liberté de la presse, les enquêtes journalistiques prolifèrent et la plupart rendent service à la société parce que faites correctement. D’autres par contre relèvent plutôt du lynchage médiatique et démontrent davantage un certain amateurisme ou quelques fois une malhonnêteté naïve.

Prenons le cas des agressions sexuelles qui, pour être délicates, n’en sont pas moins parfois explosives comme pour tout ce qui sert à perpétuer le genre humain. Plus délicates parce que susceptibles de ruiner la réputation d’une personne, de briser sa vie, d’être congédiée et souvent peu importe si elle est coupable ou non.

Si vous avez un peu volé votre belle-mère, votre réputation sera temporairement égratignée mais si on vous soupçonne, je dis bien soupçonne d’agression sexuelle, vous serez livré en pâture à l’opinion publique.

Évidemment lorsqu’une personne est reconnue coupable de ce genre d’agression après un procès impartial, public et devant un tribunal indépendant et non préjugé, elle doit endurer son sort et serait mal venue de protester parce que les médias racontent son histoire. De la même façon, lorsque des femmes dénoncent publiquement leur agresseur allégué comme c’est le cas pour Gilbert Rozon, Éric Salvail, Harvey Weinstein et Brett Kavanaugh aux États-Unis, il serait anormal que les médias se taisent.

Mais il y a aussi les enquêtes journalistiques qui mettent en cause des accusatrices anonymes et des journalistes accusateurs, ce qui est anormal et abusif.

L’article 4 de la Charte énonce que toute personne a droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et de sa réputation. Cette disposition, quoique noble, vient parfois en concurrence avec certains principes émanant de la loi ou de la jurisprudence. Ainsi la Cour Suprême a décidé depuis des lunes que le public avait le droit de connaître l’identité d’une personne accusée devant les tribunaux et comme corolaire, la nature de l’accusation.

Mais il arrive que des femmes, sous le couvert de l’anonymat, dénoncent à tort ou à raison les agissements d’un individu non pas à la police mais aux journalistes. Il y a selon moi abus et usurpation de droit de part et d’autre surtout s’ils diffusent les prétentions de ces femmes anonymes.

Assez curieusement, les journalistes dans ce cas précis deviennent des accusateurs et c’est eux qui dressent l’acte d’accusation et font le procès de l’individu sans autre forme de… procès. Peut-être croient-ils que les femmes anonymes constituent des sources journalistiques? Erreur! Ce sont des co-accusatrices et non des sources tant au plan journalistique que juridique. Même la signature d’affidavit ne change pas grand-chose. On a monté un dossier en béton? Autre erreur. Ce genre de dossier n’existe pas (pensons à l’affaire Ghomeshi et à d’autres).

Tout ceci pour dire que les dames devraient dénoncer leur agresseur mais pas à n’importe qui. À la police d’abord et à un procureur de la Couronne ensuite. Car l’agression sexuelle est un crime.

En terminant, il y a de cela quelques jours seulement, un homme de Chicoutimi a été acquitté du crime d’agression sexuelle sur une jeune fille, cette dernière affirmant une chose et son contraire.

Cet homme a reçu des tas de bêtises, des menaces de mort en plus de voir vaciller son entreprise. Seule la chaîne TVA a tenté de rétablir la réputation de cet homme en pleurs et gravement affecté. Le domaine des agressions sexuelles est trop sérieux pour le confier à ceux ou à celles qui pratiquent un journalisme primaire.

Serge Gagnon

Louiseville