Le jour de la Terre et tous les autres jours...

OPINION / J’ai enseigné à des adolescents parce qu’ils rimaient avec intensément, et vivre intensément, c’était là mon seul objectif de carrière.

Les premières années, je les ai roulées au nord du fleuve avec des rats des villes. Mais le plus gros de mes années, je les ai naviguées au sud du fleuve avec des rats des champs. Et je vous dirais que c’est là, de l’autre côté, que la foudre m’est tombée dessus.

De l’autre côté, là où le maïs et le blé sont de l’or et la pomme de terre une pierre précieuse; là où il y a tellement d’étoiles dans le ciel que les lampadaires se sentent de trop, là où t’apprends que c’est plus enivrant de regarder le ciel et perdre pied que de regarder tes pieds et perdre le ciel. Tu traverses les champs comme des océans, tu humes et sens que la liberté pousse dans ces champs et grandit au large jusqu’à la forêt.

Mes élèves s’amenaient des quatre coins de l’univers, de Sainte-Gertrude à Sainte-Brigitte et Perpétue, et se tapaient des voyages de près de deux heures dans des coucous bringuebalants jaunes Chiquita.

Ces élèves savaient ce que c’était voyager sans partir: de plus, avant d’embarquer, ils se tapaient une bonne heure à faire la toilette de leurs précieuses dans l’étable.

Ces élèves atterrissaient dans mes classes et déposaient la clé des champs sur mon bureau. Ils étaient prêts à me décrocher la lune si je leur fournissais l’échelle. Si j’avais assez d’humilité pour entrer dans leur monde, ils sautaient dans le mien comme dans un jeu de marelle et on se tapait le ciel à pieds joints.

On faisait l’aller-retour dans chacun de nos ailleurs pendant près de dix mois, on n’avait pas besoin d’ailes pour voler. J’ai fouiné dans leur monde, ils ont fouiné dans le mien, ils m’ont appris à leur apprendre. J’ai étanché ma soif de vivre au lait de leurs vaches. J’ai même appris que les vaches avaient des noms comme nos chiens, nos chats: que chaque vache est unique même si elle est semblable. J’ai fait le tour de presque toute leur terre, la vraie, la sainte: celle qui tourne, pas celle qu’on aplatit.

Leurs parents faisaient assez d’enfants pour qu’ils transitent pendant plus de cinq ans dans mes classes: des armées de Vouligny, Forest, Köhler, Richard… prenaient mes classes d’assaut, une offre que je ne pouvais refuser. Ces familles étaient assez peuplées pour qu’un fils ou une fille assure la pérennité de la terre, et ainsi soit-il!

Maintenant qu’une microscopique météorite a fait cesser de tourner cette planète en colère, ces anciens élèves qui pétrissent et marouflent la terre sans la déchirer, ces sages hommes et femmes qui la font accoucher de seulement tout ce dont on a besoin pour vivre, ces vrais habitants de la terre sont les dignes pionniers de l’après-chaos, ceux et celles qui la feront tourner comme elle se doit, rondement. Je les salue bien bas comme nous tous devrions le faire.

Et puis, quand on aura cessé de mourir, j’aimerais bien que l’un ou l’une d’entre eux ou d’entre elles me fasse faire un petit tour de tracteur pour prendre la clé des champs avec lui ou elle, comme je le faisais avec mon oncle quand j’étais tout petit. Je suis encore tout petit!

Christian Gagnon

Trois-Rivières