Selon l’auteur de cette lettre, le gouvernement du Québec marche sur des œufs avec le lock-out de l’ABI.

Le gouvernement du Québec face au lock-out de l’Aluminerie de Bécancour: un aveu d’impuissance

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Voilà une année que le gouvernement du Québec observe le lock-out de l’ABI! La médiation est allée de mal en pis. En effet, l’écart initial entre les positions syndicale et patronale s’est constamment agrandi. La recherche à tout prix d’une voie compromissoire par la médiation fut un échec. L’ajout d’un médiateur par le ministre Boulet n’a guère changé la donne tout comme ses dates butoirs qui devaient être suivies d’une hypothèse de règlement, actuellement attendue, dans le contexte d’un lock-out coûteux et dommageable.

La coutume veut qu’une telle hypothèse de règlement se concrétise par l’attribution de pouvoirs excédentaires à un médiateur pour en faire un arbitre. Or, le ministre Boulet fait valoir qu’un arbitrage exige normalement l’accord préalable de l’employeur et du syndicat. À cet égard, il a raison mais l’opposé se vérifie également.

Ainsi, l’arbitrage forcé des conflits ouvriers se pratique en ce pays. Par exemple, tout récemment, le gouvernement fédéral a imposé le retour au travail des postiers assorti d’un arbitrage de leurs conditions de travail. Le gouvernement du Québec impose déjà l’arbitrage forcé chez les pompiers et les policiers ou lors d’une première convention collective. Il a décrété l’arbitrage partiel pour régler le dernier conflit de travail dans l’industrie de la construction. Ainsi, l’État possède les pouvoirs requis pour déterminer les conditions de travail à l’Aluminerie de Bécancour. Finalement, le gouvernement laisse tomber l’hypothèse de règlement qu’il avait annoncé pour constituer un groupe de travail, formé de fonctionnaires qui réfléchiront sur des thématiques essentiellement soumises par l’employeur depuis le début du lock-out. Ces thématiques de réflexion vont de la flexibilité opérationnelle jusqu’à la pérennité de l’usine en passant par le climat des relations de travail.

C’est l’aveu implicite d’une impuissance après que le gouvernement du Québec eût exigé, à l’automne 2018, qu’on lui apporte une hypothèse de règlement précédé de deux dates butoirs. Cette impuissance provient notamment d’un virage historique. En effet, lors du lancement de l’Aluminerie de Bécancour en 1986, le Québec en était l’un des trois propriétaires avec Péchiney et Alumax. S’il en avait conservé sa part de propriété, ses initiatives afin de régler ce lock-out seraient plus consistantes. Le désengagement étatique, dans la propriété de l’Aluminerie de Bécancour, est d’ailleurs révélateur d’un comportement étatique plus général, qui s’est traduit par le délestage de leviers économiques qui garantiraient la réussite financière du Québec pour les générations futures. Investissement Québec possède toujours une part de propriété dans l’Aluminerie Alouette de Sept-Îles au niveau de 7 %. Cela étant, l’énergie utilisé par les propriétaires des alumineries ainsi que l’expertise de la main d’œuvre sont toujours québécoises. S’ajoutent les pouvoirs légaux d’intervention du Québec car le domaine du travail fait partie de ses pouvoirs constitutionnels.

Le gouvernement marche sur des œufs avec ce lock-out. L’intervention gouvernementale pourrait s’orienter vers la «flexisécurité»; un concept développé dans les pays scandinaves, spécialement au Danemark. Il s’agit de la flexibilité pour l’entreprise et la sécurité pour les employés. Pourquoi cité ici le Danemark en exemple? Parce que les relations de travail danoises figurent parmi les meilleures au monde.

Les acteurs sociaux à l’Aluminerie de Bécancour sont-ils disposés à un changement qui exige au préalable un niveau élevé de confiance mutuelle alors qu’elle a été endommagée par un parcours tumultueux? Tenant compte du caractère effrayant de ce lock-out, une voie de passage probable est de juxtaposer la flexibilité opérationnelle de l’employeur avec la sécurité d’emploi des employés, d’où l’approche dite de «flexisécurité». Mais le respect mutuel des parties doit être suffisant pour l’autoriser. Si tel est le cas, plus l’employeur gagne en flexibilité opérationnelle, plus l’employé doit gagner à son tour en sécurité d’emploi.