Dr Martin Lemay
Dr Martin Lemay

Le dentiste ne chante plus

OPINIONS / Dix semaines déjà se sont passées depuis le vendredi 13 mars, la dernière journée «normale» en médecine dentaire au Québec. Depuis ce temps, nous n’avons traité au bureau que les cas prioritaires et urgents, selon les directives de la santé publique et de l’Ordre des dentistes. Des mal pris, des abcès, des dents cassées des gens qui ne dorment pas depuis trois jours il y en a eu seulement chez nous plus de 250! Certains de ces gens étaient de nos patients. Il est plus facile de faire l’histoire de cas, de trouver ce qui ne va pas quand on a un dossier et des radiographies relativement récentes et de régler le problème souvent même au téléphone pour nos patients. 

Pour les inconnus ça se complique. Il faut analyser l’information que le patient nous donne, questionner, revoir la liste de médicaments que le patient veut bien nous donner, appeler la pharmacie au besoin, poser si possible un diagnostic provisoire et élaborer un plan de traitement au moyen de médicaments seulement si possible. Si ce n’était pas clair, il fallait s’assurer que le patient n’était pas atteint de la COVID-19 sans savoir de façon certaine s’il a passé le test, et voir le patient en clinique pour préciser le diagnostic et tenter de solutionner temporairement du moins le problème, tout ça pour 42 $. Le dentiste aux yeux du gouvernement est un docteur de seconde classe à qui on ne permet pas d’avoir accès au dossier médical informatisé (DSQ) du patient, dans cette crise cet accès aurait simplifié les choses, mais c’est un autre débat.

La COVID-19 nous aura permis de rencontrer une nouvelle clientèle et de constater que la santé dentaire des Québécois est mauvaise pour une bonne partie de la population… Plusieurs des situations qui se sont dégradées au point de causer une urgence dentaire étaient des situations qui auraient pu être évitées. La santé dentaire fait partie de la santé globale et il est temps que le gouvernement s’y intéresse un peu plus, mais ça aussi c’est un autre débat.

Revenons à la crise actuelle. Enfin, nous avons reçu le 22 mai des directives de la santé publique et de l’Ordre des dentistes sur les mesures à prendre pour traiter des gens en clinique dentaire le 1er juin pour des soins de base. Oh la la! C’est compliqué! Il faut adopter des protocoles complexes d’asepsie, se procurer des équipements de protection individuelle en quantité (blouses, masques N-95, visières…). Il faut aussi modifier les systèmes de ventilation pour gérer les aérosols produits par les traitements dentaires. Il faut former nos employés, il faut informatiser le plus de procédures possible pour diminuer les échanges de documents. Il faut placer des plexiglas dans les postes de travail, il faut élaborer des protocoles de circulation dans la clinique, tout ça d’ici le 1er juin. Comment le gouvernement va nous aider en ce sens pour traiter les bénéficiaires de l’aide sociale et les enfants de moins de 10 ans couverts par l’assurance maladie? Ils nous encouragent, ça va bien aller... Mais ne nous aident pas à la mesure de la charge qui nous est imposée.

Nous allons donc investir près de 50 000 $ directement en lien à cette crise pour conformer notre clinique «neuve» et acheter ce que ça prend pour respecter ces normes. J’ose à peine imaginer le coût des opérations dans une clinique fonctionnelle mais moins récente. Trouvez et achetez des jaquettes lavables à prix d’or et des masques N-95 à 2,80 $ chacun, arrangez-vous! Formez vos employées car ces normes doivent être respectées. Nous ne savons pas à l’heure actuelle si la formation de 7 heures que nous avons donnée à nos employés va nous être remboursée par le PACME, malgré toutes les formalités que notre gestionnaire a dû remplir depuis des semaines pour satisfaire aux exigences du programme gouvernemental. Arrangez-vous! Et ce n’est pas tout car il ne sera pas simple de traiter des patients dans ce contexte, ça va prendre du temps, on va voir moins de patients par jour c’est certain.

Pour faire un très bref résumé d’économie dentaire chez nous, pour 100 $ dépensés, 40 $ va aux dépenses pour le loyer, l’équipement, le matériel; 32 $ va aux salaires et avantages des employées; 28 $ va au dentiste, qui en donne 14 $ à l’impôt. Quand ça va bien.

Si, à cause de ces mesures, la productivité diminue, lequel de ces postes va être le plus affecté? La dernière ligne, j’en suis certain. Je ne veux pas me plaindre, généralement on s’en tire relativement bien en travaillant fort. Mais dans le contexte actuel, nous sommes obligés de réagir et de refiler une partie de la facture (environ la moitié) aux patients qui vont se présenter chez nous dans ce contexte. Ça va crier, ça va dire on sait bien, le dentiste veut profiter de la situation! Certains patients pour qui l’accès aux soins dentaires était déjà difficile vont cesser de venir chez le dentiste. Encore là, arrangez-vous!

Il faut justifier dans l’esprit du public l’augmentation des honoraires reliée à cette crise. Chez nous, nous avons décidé que cette augmentation serait de 29 $ par visite, peu importe la raison de la visite, pour utiliser une salle opératoire. C’est selon nos calculs la moitié de ce que cette crise nous coûte. C’est une question de passer au travers. En janvier 2021, lorsque l’association des dentistes du Québec va émettre le nouveau guide des tarifs des actes dentaires qui sert de référence pour établir les honoraires, les coûts d’exploitations reliés à cette crise devraient être intégrés et nous pourrons arrêter cette mesure. En attendant on va expliquer, justifier, et faire de notre mieux pour traiter nos patients.

J’aimerais avoir des réponses et surtout de l’aide concrète de la part du gouvernement pour cette crise et pour que le dentiste soit reconnu comme un professionnel de la santé à part entière, que le gouvernement prenne ses responsabilités et cesse de sous-financer le programme de santé dentaire, mais je ne me fais pas d’idée, je vais m’arranger!

Dr Martin Lemay

Trois-Rivières