L’auteur de cette lettre craint que le conflit de l’ABI dure longtemps.

Le contexte du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Un peu plus d’une semaine s’est écoulée depuis la fermeture des deux tiers de la production de l’Aluminerie de Bécancour «ABI» le jeudi 11 janvier 2018. Depuis, les 480 cuves arrêtées ont figé sur les 720 de l’usine. Il s’impose maintenant de détruire le contenu des cuves figées et les reconstruire. Une opération qui requiert du temps à un rythme maximal d’une douzaine de cuves par jour.

Ce qui se passe à ABI nous invite à saisir l’environnement compétitif de l’entreprise et comprendre le manque de confiance historique au niveau des relations de travail. Le risque est maintenant que les gens s’installent dans le conflit. La grève d’ABI de 2004 a duré plus de quatre mois. Rien n’indique que le présent conflit sera plus court que celui de 2004.

Le Québec compte trois producteurs d’aluminium: Rio-Tinto, Alcoa et Alouette. Le premier «Rio Tinto» concentre ses activités au Saguenay Lac-St-Jean. Il possède sa propre source d’alimentation en énergie bien connectée sur un barrage hydro-électrique. Outre cet avantage stratégique, Rio-Tinto a réduit ses effectifs québécois de 30 % de 2011 à 2016. Par surcroit, il a développé la technologie «secrète» AP 60 qui autorise une plus grande production par cuve avec un meilleur rapport énergétique. Finalement, ses alumineries du Saguenay Lac-Jean seront toutes dirigées d’un seul endroit à Jonquière assurant la coordination de 1300 cuves. Vient l’Aluminerie Alouette de Sept-Îles, dont Rio-Tinto possède 40% de la valeur, et qui bénéficiera vraisemblablement de la technologie exclusive AP 60 si sa phase III est lancée avec l’objectif de propulser sa production annuelle de 600 000 à 1 000 000 de tonnes métriques.

Alcoa a fait l’essentiel de sa rénovation technologique à son usine de Baie-Comeau en automatisant les puits de coulée après que celle-ci fut débarrassée de l’archaïque procédé Soderberg. L’ABI, dotée à son ouverture en 1986 de la meilleure technologie de l’époque, avec une production annuelle de 420 000 tonnes métriques, avait moins besoin de changements technologiques que sa cousine de Baie-Comeau. Quant à l’Aluminerie Alcoa de Deschambault, son Centre d’excellence de l’aluminium garantit implicitement sa mise à jour technologique.

Mais Alcoa ABI, dont la part Rio-Tinto est de 25 %, peut certainement rester dans le paysage. Pour cela, les acteurs sociaux (syndicalisme et patronat) doivent comprendre au mieux leur environnement compétitif et se faire davantage confiance. Cette démarche doit naître alors qu’Alcoa croise le fer avec le Gouvernement du Québec sur la tarification de l’électricité et que la part du Québec, dans un marché mondial en croissance, est conditionnée par le développement de nouvelles alumineries spécialement en Chine.

Cette décision de la direction de décréter un lock-out traduit notamment une intention de changement majeur dans les relations de travail alors que le syndicat prône essentiellement le maintien des acquis. Des relations de travail d’une meilleure qualité auraient réduit le potentiel de lock-out nonobstant l’enjeu lié au poids de l’ancienneté dans la gestion du personnel.

Le Syndicat des Métallos représente les lockoutés d’ABI. Cela dit, trois alumineries sur neuf ne sont pas syndicalisées soit Alouette à Sept-Îles, l’Usine Grande Baie (Rio-Tinto) et l’Aluminerie Deschambault (Alcoa). Les conditions de travail négociées valent pour les usines non syndiquées dans la mesure où les managers veulent éviter la syndicalisation.

Chez ABI, le conciliateur peut convoquer les parties. L’employeur ne saurait se limiter longtemps à dire qu’il n’a pas de mandat de négocier. Et le syndicat devrait normalement faire une contre-proposition à l’offre patronale dite finale. Les acteurs sociaux d’ABI sont les mieux placés pour répondre aux défis de leur aluminerie qu’ils connaissent mieux que quiconque !