L’auteur de cette lettre trouve inadmissible de faire du conflit de l’ABI un terrain de jeu, où on teste des théories scientifiques.

Le conflit de l’ABI n’est pas un terrain de jeux

Je tiens à préciser que je suis le fils du président de la section locale 9700 des Métallos de l’Aluminerie de Bécancour (ABI), Clément Masse. J’écris cette lettre, en réponse à celle de M. Bernatchez, à titre personnel.

L’auteur, Yannick Masse, est étudiant en sociologie à l’Université d’Ottawa. Il réagit ici au texte de Jean-Claude Bernatchez intitulé «Les ‘‘boomers’’ face à la génération X», publié dans notre édition du samedi 27 janvier dernier.

Si une certaine curiosité à l’égard du conflit entre l’Aluminerie de Bécancour et les syndiqués est normale, il est inadmissible d’en faire un terrain de jeu, où on teste des théories scientifiques.

Quant à moi, il n’y a rien d’intéressant à mettre des milliers de travailleurs à la rue. C’est pourtant ce que laisse entendre Jean-Claude Bernatchez dans son texte de samedi dernier, «Les ‘‘boomers’’ face à la génération X». Dans une tentative maladroite, Monsieur Bernatchez généralise les conflits générationnels québécois à un mince échantillon de 1030 travailleurs sans même consulter les principaux intéressés. J’aimerais donc déboulonner les mythes qui parsèment cet article.

Pour mettre en contexte, Monsieur Bernatchez fait valoir que «les lockoutés de l’Aluminerie de Bécancour ne forment pas un groupe homogène» et que les boomers et la «génération X» ne percevraient pas les enjeux de la même façon, ce qui serait déterminant. Pourtant, aucun syndiqué n’a exprimé une telle tension.

En y regardant de plus près, cette généralisation sur les générations ne reflète pas la réalité démographique de l’usine. Selon M. Bernatchez, 200 lockoutés seraient éligibles à la retraite. C’est faux. Le chiffre exact est de 130 salariés. De ce nombre, historiquement dans cette usine, moins de 50 % prennent le chemin de la retraite dans une année. Déjà, c’est moins catastrophique. De plus, Monsieur Bernatchez prend en compte qu’une centaine d’autres travailleurs pourraient accepter des pénalités des départs hâtifs à la retraite pour éviter le conflit. Mais qu’en est-il vraiment? Les témoignages que j’ai entendus relatent plutôt un soutien fort des travailleurs expérimentés de l’ABI.

Monsieur Bernatchez tentait de démontrer qu’une baisse de l’effectif pourrait faire changer l’issue du vote si l’employeur obligeait la tenue d’un scrutin en vertu de l’article 58.2 du Code du travail du Québec. Pourtant, les 130 employés éligibles à la retraite représentent à peine 10 % de l’effectif. Donc, la prophétie de Monsieur Bernatchez serait seulement possible si tous les employés éligibles à la retraite quittent, si l’employeur décide de faire appel à l’article 58.2, si les «jeunes» employés étaient peu enclins à suivre les traces du syndicat. Cela fait énormément de «si», alors que le conflit n’en est qu’à sa troisième semaine.

Nouvelle généralisation de M. Bernatchez: les enjeux du régime de retraite et de l’ancienneté dans leur carrière seraient «moins importants» pour les «X» que les boomers. Cet énoncé se base sur la théorie des conflits de générations qui ne ressemble en rien à la situation du conflit à l’ABI. Pourtant, qui profiterait d’un nouveau régime de retraite et de l’ancienneté? La «génération X». Une petite visite sur le terrain permettrait de comprendre qu’il n’y a pas d’agitation entre les travailleurs de différents groupes d’âge et qu’un seul mot peut résumer la relation entre les deux générations: solidarité!

Je mets donc en garde Monsieur Bernatchez et tous ceux qui véhiculent une opinion non fondée sur le conflit de l’ABI: il ne faut pas tenter de faire de la science dans un conflit aussi jeune. Ce n’est pas en faisant de la «science de fauteuil», en voyant le conflit comme un terrain de jeu, qu’on réussit à comprendre les particularités d’une situation unique qui ne mérite pas d’être généralisée à un conflit générationnel large.

J’invite donc Monsieur Bernatchez à se présenter sur le terrain pour comprendre réellement les enjeux des travailleurs qui sont, et nous ne le dirons jamais assez, unis pour défendre leur droit de négocier.