L’auteure de ce texte, professeure en relations industrielles à l’UQTR, estime que la façon d’agir de l’employeur, dans le présent conflit de travail à l’ABI, remet en cause le fonctionnement même de notre système de relations de travail.

Le cas ABI: les manières américaines importées au Québec

L’auteure, Diane Gagné, est professeure en relations industrielles à l’École de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le 18 janvier dernier, le journaliste Marc Rochette m’interrogeait, à brûle pourpoint, à propos du conflit chez ABI. J’avais à ce moment souligné l’importance de considérer le fait que le véritable l’employeur soit américain. L’actionnaire majoritaire d’ABI, Alcoa est une compagnie américaine, qui importe en sol québécois des méthodes de relations de travail américaines. La nouvelle d’un grief patronal de 19 millions $ contre les représentants du syndicat, parue récemment sous sa plume, en est un exemple patent.

Aux États-Unis, depuis l’exemple du licenciement collectif des contrôleurs aériens par Ronald Reagan, en 1981, les employeurs se croient légitimés et rivalisent d’originalité dans la mise en œuvre de pratiques antisyndicales. Au Québec et au Canada nous serions supposément mieux protégés par les lois du travail, selon ce que décrient d’ailleurs certains représentants des associations patronales et autres économistes affiliés aux chambres de commerce.

Malheureusement, un conflit tel que celui vécu par les travailleurs d’ABI montre bien qu’il s’agit d’une fausse perception. Les agissements de l’employeur ABI remettent en cause le fonctionnement même de notre système de relations de travail. Le législateur québécois accorde une grande importance au principe de la négociation de bonne foi, un principe reconnu par la Charte des droits et libertés. Or, dans le présent cas, on constate que ce système de relations de travail est facilement bafoué, sans que l’on s’en indigne, au contraire.

Voilà qui amène à se questionner sur les stratégies des entreprises multinationales et l’immense pouvoir qu’elles utilisent pour façonner la gouvernance régionale et affaiblir les syndicats.

Le lock-out décrété sauvagement et prématurément, au sens des us et coutumes québécoises en négociation collective, a fait perdre jusqu’à présent, plus de 50 millions $ à Hydro-Québec. De toute évidence, le contrat liant le gouvernement et la compagnie ne permettra pas de récupérer cet argent, même s’il était ultérieurement prouvé qu’ABI n’a agi pas agit de bonne foi. C’est notre bas de laine collectif qui en fait les frais. C’est sans compter, toutes les entreprises œuvrant en périphérie, qui sont privées de revenus importants.

La poursuite: une mise en scène
Voilà maintenant que l’employeur américain tente d’affaiblir le syndicat avec une poursuite de 19 millions $. Il est vrai que l’employeur avait subi certains préjudices. À ce propos le Tribunal du travail a même émis des ordonnances. Je pose ici la question, comment se fait-il alors qu’aucune mesure disciplinaire n’ait été décrétée à la suite de cette ordonnance? Nous devons alors croire que les travailleurs respectaient l’ordonnance. Comment se fait-il que l’employeur n’ait pas pris aucune mesure entre octobre 2017 et janvier 2018 pour faire respecter cette ordonnance, si manquement il y avait. Pourquoi faut-il attendre trois mois après le début du lock-out pour voir l’employeur déposer un grief patronal? Cela prend les apparences d’une grossière mise en scène pour affaiblir le syndicat.

Le gouvernement s’abstient pour le moment d’intervenir en prétextant une négociation privée, ce qui est effectivement le cas. Je pose alors la question, quelle est la capacité des syndicats à développer une communauté d’intérêt et d’action, dans le développement des écosystèmes régionaux? Le rôle d’ABI dans l’économie locale et régionale est important. Il est surprenant qu’en dépit des lourds impacts économiques du lock-out, peu de personnes s’objectent à ces pratiques sinon illégales à tout le moins immorales. Pourquoi jette-t-on si facilement la pierre aux travailleurs, fragilisés dans leur système de représentation?

J’aimerais aussi en terminant, faire remarquer, que l’on doit résister à la tentation de faire des liens entre la présence de patrouilleurs sur les lieux d’un piquetage et le grief patronal déposé. Cet amalgame tend à présenter les travailleurs en lock-out comme de mauvais citoyens. Si mauvais citoyen il y a, ils ne sont certainement pas tous du même côté de la clôture. Il faut être deux pour danser le tango.