L’autre crise

«Aussi longtemps que nous ne pourrons supporter le silence des espaces infinis, nous emplirons cette planète de bruit et de fureur.» – Yvon Rivard, écrivain

La crise sanitaire que nous vivons actuellement est d’abord une crise environnementale, affirme Boucar Diouf, le biologiste et océanographe chéri des Québécois. Il nous explique que les virus ont besoin du règne animal pour se reproduire et que, nous, les humains, nous nous sommes nous-mêmes «tiré dans le pied», puisqu’en très peu de temps nous avons réussi l’exploit de faire disparaître plus de la moitié des espèces animales. Il rappelle aussi que les virus s’attaquent généralement à l’espèce la plus dominante, le but étant de ramener l’équilibre (principe d’homéostasie). Quelle cible de choix sommes-nous devenus pour un virus!

En écoutant les propos de Boucar, bon nombre d’entre nous se disent: «ça tombe sous le sens, ce qu’il raconte». En notre for intérieur, nous savons que quelque chose ne va pas, nous savons que nous courons à notre perte. Mais «la machine» est gigantesque et notre sentiment d’impuissance devant elle l’est tout autant. Notre confiance en nous-mêmes et en notre pouvoir d’agir a été minée. Pourtant, combien de créativité avons-nous su démontrer depuis le début de cette pandémie. Quand la mort rôde, un surplus d’âme se révèle. Mais après, lorsque nous nous verrons glisser à nouveau dans le sillon de cette économie tueuse fondée sur la croissance infinie, que saurons-nous faire?

Le temps est propice à la réflexion. Beaucoup de gens ont déjà pris conscience que cette entreprise d’autodestruction n’a aucun sens. Mais le plus important reste à faire. Sommes-nous prêts à assumer consciemment et volontairement les changements qui s’imposent au lieu de nous les voir imposés à coup de catastrophes? Sommes-nous prêts à payer le prix? Si oui, par quoi devons-nous commencer?

«Supporter le silence des espaces infinis», comme nous le rappelle l’écrivain originaire de la Mauricie, Yvon Rivard, ce serait un bon début. Sous cette poésie, un programme chargé: devenir conscients de notre petitesse, accepter notre finitude, comprendre que le monde nous englobe et que le détruire signifie s’autodétruire. L’équilibre est nécessaire, prenons-en acte et vivons autrement. Imaginons un monde nouveau, un monde à aimer mieux et au sein duquel vivre dignement serait la norme.

Ensuite: agir. C’est difficile, agir. Voici ce qu’en dit le philosophe et écrivain Jean Bédard: «Le saut crucial pour sortir de la répétition des cycles consiste en un acte de liberté». Et il ajoute: «le propre de la liberté, c’est qu’elle n’existe pas, il faut la faire. La liberté est une potentialité qui ne surgit que d’une conscience intensifiée».

Pas de doute, notre conscience individuelle et collective s’intensifie durant cette crise. Aurons-nous besoin de quelques autres désordres majeurs pour nous conscientiser davantage? Je suis porté à croire que sous ces crises sanitaires et environnementales, une autre crise sévit, en sourdine, et celle-là est existentielle. C’est le rôle de la mort que celui de questionner le sens de la vie. La meilleure façon d’y répondre serait sans doute de poser des actes de liberté. Notre humanité s’y trouve. Et comme nous n’en sommes encore qu’à l’adolescence de notre humanité, nous devrons probablement commencer notre quête par un acte de refus. Commencer par dire «non» à ce qui nous pollue l’âme afin de laisser émerger ce qu’il y a de meilleur chez l’être humain.

Refuser, si ce n’est qu’un tout petit peu, que l’on fasse de nous des robots chargés de faire tourner cette grande roue mécanique qui nous donne des haut-le-cœur.

Guy Pilote

Shawinigan