L’ex-ministre Yves Duhaime revient sur la genèse de l’Aluminerie de Bécancour et réitère l’importance de cette usine dans le portrait économique de la région. Selon lui, ABI fait la démonstration au monde entier de la qualité de notre main d’œuvre et de la fiabilité des approvisionnements massifs en énergie, sans quoi elle n’existerait pas.

L’Aluminerie de Bécancour: essentielle pour notre région

L’auteur, Yves L. Duhaime, a été député de Saint-Maurice à l’Assemblée nationale de 1976 à 1985. Il a également occupé plusieurs fonctions ministérielles, notamment au Tourisme, à l’Industrie et au Commerce, à l’Énergie et aux Ressources naturelles, ainsi qu’aux Finances.

La production d’aluminium au Québec remonte aux années 1900. C’est à Shawinigan, avant même la constitution de la ville, que sont produits les premiers lingots. Les choses ont bien changé par la suite. Un siècle plus tard, dans les années 1980, l’Alcan (ex-Alcoa) possède des usines de production d’aluminium principalement au Saguenay, à Jonquière-Arvida mais aussi à Shawinigan, Beauharnois, Isle-Maligne et aussi en Colombie-Britannique depuis 1954, grâce à ses immenses installations de productions à Kitimat. Pour sa part, la famille de David Reynolds de Virginie opère l’usine de Baie-Comeau acquise de British Aluminium.

Arrivé au ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Industrie à l’automne 1979, je m’intéresse au dossier de l’aluminium pour deux raisons. Hydro-Québec se retrouve avec des énormes surplus d’électricité à la suite du branchement des mégawatts de LG2, pour un total de 3500 mégawatts. C’est ÉNORME! À l’époque, 200 mégawatts sont requis pour produire 110 000 tonnes d’aluminium de première transformation. C’est l’équivalent en gros de l’énergie requise pour alimenter presque 10 fois ABI! Pour écouler les surplus, une offensive est tentée avec succès auprès des industries de pâtes et papiers: Hydro-Québec les incite à remplacer les chaudières au mazout polluant par des chaudières alimentées à l’électricité entièrement payées par Hydro-Québec. Ce programme connaît un franc succès.

Mais c’est du côté de l’aluminium que le plus gros de l’effort est fourni. Avec Hydro-Québec, nous mettons au point pour le première fois, en plus du tarif «L» (5 MW et plus) un tarif très grande puissance sur plus de vingt ans et indexé dans sa durée, à la fois sur la croissance du tarif «L» pour partie et aussi sur l’évolution du prix du métal établi à l’échelle mondiale par LLM (London Metal Market). De longues et fructueuses négociations ont lieu tout d’abord avec Reynolds et après plusieurs allers-retours à Richmond en Virginie, et d’interminables discussions à Québec, un accord est signé pour un contrat d’énergie et annoncé en mars 1981 pour un investissement de 500 millions $ à Baie-Comeau pour la modernisation et l’augmentation de sa production. Une négociation commencée en parallèle avec Pechiney Ugine Kulman (PUK), une société privée française, aboutit à la signature d’un contrat d’énergie pour une nouvelle aluminerie au Québec. PUK prend une option sur un terrain de 200 hectares dans le parc industriel de Bécancour le 12 décembre 1980. Ce projet est tenu en suspens pendant presque deux ans à la suite de la nationalisation de Pechiney par le gouvernement Mittérand, élu le 10 mai 1981.

Après l’élection générale du 13 avril 1981, je me retrouve ministre de l’Énergie et des Ressources, responsable des huit circonscriptions de la région Mauricie-Bois-Francs, et je conserve le pilotage et la responsabilité du dossier de l’aluminerie de Bécancour.

Les négociations reprennent avec Laurent Fabius, alors ministre de l’Industrie et de la Recherche, futur premier ministre. Les Français ne sont pas très chauds à poursuivre le dossier de Bécancour parce qu’une aluminerie vient d’annoncer sa fermeture dans la région Seine-Maritime, celle du ministre Fabius. Nous reprenons les négos en offrant un rabais très substantiel à Péchiney nationalisée, en sachant très bien que tout escompte additionnel devra être accordé à Reynolds de Baie-Comeau. Pour Hydro-Québec, le coût marginal de tout escompte pendant la durée prévisible des surplus est zéro, mieux valent deux investissements majeurs entraînant des milliers d’emplois pendant la construction, et les opérations, et les sous-traitances pendant 35 ou 40 ans, que la contemplation des vagues d’eau déferlant le grand escalier de la centrale La Grande-2 (LG2) à la Baie James.

Le gouvernement de François Mittérand avait nationalisé treize des plus grands groupes industriels de France, entre autres PUK, mais aussi toutes les banques françaises. L’argent se fait plus rare puisque des indemnités aux expropriés atteignent des sommets époustouflants en milliards de francs de l’époque. Péchiney avait développé une technologie unique et très performante pour la production de l’aluminium, dont je ne saurais fournir les détails. Pour aider le ministre Fabius qui voit comme nous le potentiel de développement de ce marché dans le monde «libre», mais est plus que très hésitant à aller de l’avant. Nous lui offrons une option de 33 % de la société en commandite. Alumax aussi très intéressé prend une participation avec nous. C’est ainsi que, par la SGF, le gouvernement Lévesque prend un engagement de 500 millions $ sur le montant total de 1,5 milliard $ requis pour réaliser ce projet. La plus vigoureuse opposition nous vient des libéraux à l’Assemblée nationale. Pour le parti libéral c’est un scandale d’investir avec les «Français socialistes» dans un projet où 500 millions de dollars des Québécois sont investis, et bla bla bla, sans oublier le contrat d’énergie fortement critiqué, malgré les immenses surplus d’Hydro-Québec.

Georges Besse est alors le grand patron de Péchiney et l’annonce officielle se fait en présence des premiers ministres Pierre Mauroy et René Lévesque, je suis présent à cette cérémonie, aussi mon collègue Bernard Landry de même que Guy Coulombe, patron d’Hydro-Québec. Les travaux de construction de ABI, sous l’autorité de la firme Lavalin, qui en assume l’ingénierie, la construction, et le «procurement» [sic], bref tout le projet, sont lancés en 1983, rondement menés. L’inauguration de l’usine a lieu en 1986, en grande pompe, par le premier ministre Robert Bourassa, tout souriant, qui avait tant critiqué ce projet! On peut dire aujourd’hui que la nouvelle aluminerie à Bécancour et la modernisation de Reynolds à Baie-Comeau ont incité Alcan a aller de l’avant, après l’usine de La Baie, et construire, avec un nouveau bail sur la Péribonka, deux nouvelles usines à Laterrière et ensuite celle d’Alma; Alumax a construit une usine à Deschambault: les Allemands de VAW (Veringte Aluminium Works) ont bâti avec des partenaires l’immense usine Alouette à Sept-Îles. Aujourd’hui en 2019, la capacité de production des usines du Québec est de près de trois millions de tonnes, dont 80 % sinon 85 % sont exportés vers les États-Unis.

Durant les derniers vingt ans, de grands changements sont survenus dans le marché mondial de l’aluminium. Les Américains importent pour leurs besoins domestiques, (étant en déficit d’au moins 2,5 millions de tonnes) surtout du Québec et de la Colombie-Britannique et d’ailleurs. De nouveaux joueurs sont arrivés dans ce marché. Mentionnons rapidement pour mémoire, les pays du golfe Persique, la Russie, l’Inde, les trois ensemble comptent pour plus de 20 % de la capacité de production mondiale; le Canada, l’Australie et les USA: 12 % à 15 %; la Chine possède 180 usines pour un total de capacité aujourd’hui de 30 à 32 millions de tonnes, soit plus ou moins 55 % de la capacité mondiale estimée en 2019, selon la United States International Trade Commission (USITC). Il y a des petites et grandes usines en Chine, très certainement, mais le grand total est plus qu’impressionnant. Le 13 décembre 2018, l’agence Reuters nous apprend que la Chine a produit, durant le seul mois de juillet 2018, 3 millions de tonnes, et en novembre 2,8 millions de tonnes d’aluminium. Sur une base annuelle, ce rythme de production, s’il est vrai, peut donner un total annuel de 36 millions de tonnes, soit près de 60 % de la capacité mondiale. Ainsi, de 2003 à aujourd’hui, les Chinois ont augmenté leur capacité de production de près de 700 %, ou sept fois.

Il n’y a pas d’inconnus, ni pour les propriétaires, ni pour les travailleurs, quant aux coûts de production: les coûts de la bauxite, de l’alumine, de l’énergie, des masses salariales, des régimes de retraite, de la robotique, de l’informatique, des nouvelles technologies, etc. Les usines chinoises sont récentes, utilisent les toutes nouvelles technologies de production, sûrement la fine pointe de la robotique et de l’informatique. Ce sont nos concurrents.

Nous sommes condamnés à rester compétitifs, autrement nous perdrons nos parts de marchés. Les propriétaires de nos usines au Québec, deux grands joueurs à l’échelle mondiale (RioTinto no 2, Alcoa no 3, derrière les Chinois) devront investir massivement dans les nouvelles technologies, et de façon accélérée, dans la robotisation du processus de production, ce qui signifie de nouveaux planchers d’emploi et des qualifications nouvelles en informatique, en robotique et en imagerie. Mes propos rejoignent peut-être la problématique et les enjeux en cours de négociations pour tenter de régler l’interminable conflit à Bécancour.

Cette usine produit depuis plus de trente ans, faisant la démonstration au monde entier de la qualité de notre main d’œuvre et de la fiabilité des approvisionnements massifs en énergie, sans quoi elle n’existerait pas. Tout mon appui, ma compréhension, mon soutien à ceux et celles qui depuis plus d’un an se battent avec dignité pour leurs conditions de travail.