Selon l’auteur de ce texte, deux concepts à la base de la laïcité ont été peu soulignés dans le débat actuel sur le projet de loi 21: le respect et une approche par rapport au long terme. Ces concepts, estime-t-il, sont pourtant essentiels pour comprendre la discussion en cours.

Laïcité, respect et long terme

OPINIONS / L’auteur, Pierre-André Julien, est professeur émérite à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Dans les discussions à la Commission parlementaire sur le projet de loi 21 touchant les mesures à prendre à propos de la laïcité de l’État dans ses institutions, il est surprenant que deux concepts à la base de cette laïcité aient été peu soulignés. Soit le respect et une approche par rapport au long terme. Concepts pourtant essentiels pour comprendre la discussion en cours.

Dans le cas du respect, tout représentant de l’État ne doit pas intervenir auprès des citoyens en affichant quelque signe ostentatoire que ce soit, donnant à penser que sa religion influencera son jugement par rapport à eux. Respectant ainsi les convictions de ces derniers, quelles qu’elles soient. Mais ce respect va dans les deux sens. Puisque ce citoyen ne peut user de ses convictions pour chercher à obtenir un avantage quelconque.

Ce respect touche d’ailleurs toute la question des valeurs communes de laïcité en question forgées graduellement au Québec tout au long de son histoire, tout en respectant les religions dans leurs sphères d’application. Telles que l’égalité entre les sexes, la démocratie et ainsi la liberté de critiquer au besoin les gouvernements, et la non-distinction entre le niveau de richesse et le pouvoir de s’exprimer. Ainsi, Louise (nom fictif), à son école de Laval, a raison d’exiger que ses jeunes élèves mâles d’origine musulmane la regardent dans les yeux quand elle leur parle, même si elle est une femme. Elle a de même raison d’exiger que son directeur mette à la porte le père d’un de ses élèves mâles qu’elle avait puni, parce que ce père avait refusé de lui serrer la main et l’avait traité de fille de pute, encore là, parce qu’elle n’était qu’une femme.

Ce respect des valeurs n’est donc pas complètement réciproque dans son application. C’est-à-dire que les valeurs québécoises priment sur celles du nouvel arrivant lorsqu’elles divergent dans la sphère publique. Comme dans cette égalité entre les femmes et les hommes. Et cela se comprend, comme dans le cas d’une invitation que vous faites où les invités devront, par exemple, accepter de garder ou non leurs chaussures en entrant, tout en ne critiquant pas le type de mets servis, la façon de manger, et une certaine orientation de la conversation. Évidemment en leur laissant le temps de s’habituer quelque peu. De la même façon quand, dans un voyage par exemple au Maroc, vous serez invité dans certaines familles, vous accepterez de manger avec les mains et assis sur des coussins. Comme l’écrivait Montaigne en 1576, «à Rome, on fait comme les Romains», et réciproquement.

Quant au deuxième concept, cette question du temps long répond à l’objection qu’il y aurait actuellement très peu de fonctionnaires et de professeurs qui portent le hijab ou le couteau sikh et donc, que tout cela serait un faux problème. Bien au contraire, c’est justement à ce moment-ci qu’il faut mieux régler cette question quand elle heurte peu de personnes. Alors qu’attendre qu’il y en ait des milliers augmentera les revendications et rendra la solution encore plus difficile sinon impossible.

Arrêtons-nous enfin sur une objection soulevée à propos de la non-extension de la loi aux professeurs des écoles confessionnelles. Alors que par définition ces écoles ne sont pas laïques et que toute leur philosophie est orientée pour inclure la religion, qu’elle soit catholique, protestante, juive ou musulmane. Soit bien au-delà des signes ostentatoires. Défendre ces signes chez les professeurs serait comme donner un coup d’épée dans l’eau. À moins de fermer tout simplement ces écoles ou de les subventionner uniquement si elles laissaient tomber l’enseignement direct ou indirect de leur religion.

Comme l’écrivait Pierre Lemaire, le débat sur la laïcité n’est pas d’abord un débat d’idées, mais «un débat inscrit dans l’histoire vécue de la société québécoise […] qui se tient depuis cinquante ans dans le respect des institutions démocratiques et dans le respect tout court». Et s’y opposer est tout simplement nier le droit aux Québécois de délimiter une zone séculière pour le fonctionnement neutre de L’État. Tout en laissant tout le reste aux convictions des citoyens selon leur bon vouloir.