La résurgence du marxisme

L’auteur, Simon Couillard, est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le 21 avril dernier, le journal Le Monde consacrait un cahier de son édition de fin de semaine au «renouveau du marxisme en Amérique». C’était en plus du Hors-Série du printemps, exclusivement consacré à la pensée de Marx. Au même moment, les Trifluviens prenaient la mesure de ce renouveau à travers la campagne d’affichage sauvage de la Maison Normand-Béthune.

En repassant à l’UQAM où j’avais étudié aux débuts des années 2000, j’ai été moi-même surpris par l’omniprésence des symboles et références marxistes dans l’affichage. La fête des travailleurs s’en venait. À l’époque où j’y étais, on ne se disait pas «communiste». «Altermondialiste», oui, syndicaliste, oui, voire socialiste, mais il y avait une gêne avec cette étiquette d’un autre temps, une gêne portée par les anciens communistes eux-mêmes, les anciens M-L, dont certains occupaient des positions en vue (voir le documentaire Il était une fois… le Québec rouge (2003)).

Alors, pourquoi cette résurgence, 200 ans après la naissance du célèbre philosophe (5 mai 1818)? Comme l’estimait Le Monde, l’influence des États-Unis, des collèges américains, semble déterminante. Le marxisme a retrouvé ses lettres de noblesse comme outil d’analyse, en littérature, dans les cultural studies et en sociologie. Mais cela n’explique pas tout. Maurice Lagueux, ancien professeur de philosophie à l’Université de Montréal, expliquait l’attrait du marxisme pour la jeunesse des années 1960 de la manière suivante:

«Sur le plan idéologique, les choses paraissaient plus claires: en gros, il y avait un ordre établi et des forces de contestation, il y avait le poids des traditions et l’espoir d’un avenir. Sans doute, la réalité sociale concrète était elle-même infiniment plus complexe, mais les perceptions idéologiques pouvaient aisément se polariser: chacun se trouvait un peu mis en demeure d’opter, soit prudemment pour l’autorité et la tradition, soit audacieusement pour la contestation et l’avenir.»

Dans un monde où la contestation et l’indignation, que nourrissent les réseaux sociaux, sont permanentes, dans notre monde polarisé, la gauche a un avantage: «une sorte de mauvaise conscience s’installait au sein des forces de droite qui, le plus souvent, répugnaient à se reconnaître comme telles, alors qu’à l’inverse une sorte d’enthousiasme communicatif pouvait, à gauche, emporter même l’adhésion de ceux pour qui il importait tout au plus de se sentir «dans le vent».» (ibid) À gauche, actuellement, l’enthousiasme est à la «diversité». Ses normes, son langage et ses codes règlent l’accès à la parole publique, et il y a une sorte de répugnance à se dire contre.

Or, paradoxalement, l’idéologie de la diversité repose sur la contestation de la «norme». Elle veille à armer le «minoritaire». Cela explique pourquoi l’opposition simpliste entre dominants et dominés, au cœur de la sociologie marxiste, revient au goût du jour. Une chose est certaine pourtant: avec les identités blessées et la résurgence du marxisme, les riches peuvent dormir tranquilles pour un temps. N’a-t-on pas prouvé qu’on pouvait être à la fois le champion de la diversité et le bienfaiteur des médecins spécialistes?