Le pape François sur la place Saint-Pierre déserte.
Le pape François sur la place Saint-Pierre déserte.

La messe sur le monde

OPINIONS / «Puisqu’une fois encore, Seigneur, dans les steppes d’Asie, je n’ai ni pain, ni vin, ni autel, je m’élèverai par-dessus les symboles jusqu’à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.»

Teilhard de Chardin

Hymne de l’univers, p. 21.

La minuscule silhouette blanche du pape François esseulé sur la place Saint-Pierre déserte dans l’obscurité avait quelque chose de troublant. Comme d’ailleurs est-il déstabilisant pour beaucoup de croyantes et croyants, le fait de ne pas célébrer la semaine sainte dans les églises. Quand le bon pape Jean, en 1958, à la surprise générale, convoqua un concile œcuménique, il voulait aérer cette institution vieillotte et en ouvrir les portes et les fenêtres pour que les gens aient envie d’y entrer. Ce faisant, il ne se doutait pas que le Saint-Esprit allait en profiter pour s’évader sur la place publique et inviter les fidèles à le suivre. Depuis les années 60, les gens ont déserté la messe et les temples se sont vidés. Nous ne pouvons plus faire semblant de l’ignorer.

Quand Jésus a réuni ses partisans de façon clandestine pour célébrer le repas de Pâques, il ne prétendait pas fonder une religion. Au moment le plus dramatique de sa vie, alors qu’il affrontait consciemment une mort certaine à cause de ses gestes subversifs, le prophète artisan charpentier voulait proclamer la liberté des esclaves, la sortie de l’oppression de tous les pauvres et opprimés. Il voulait, en juif croyant, proclamer la Pâque, l’assurance que Elohim voulait la libération de tous les esclavages. Je me suis souvent demandé, lors de mes célébrations de la messe, si nos rituels répétés à l’infini étaient vraiment ce que Jésus voulait qu’on fasse de sa dernière cène. Un rituel d’à peine une demi-heure, présidé par un prêtre dont le pouvoir sacré permettrait au Christ de devenir «réellement présent». N’avons-nous pas rabougri ce rituel en le vidant de son sens profond?

L’évangile de Jean décrit dramatiquement ce que Jésus veut exprimer par ce geste: «Il se lève du dîner, dépose ses vêtements, prend un linge et s’en ceint. Il jette alors de l’eau dans la cuvette et commence à laver les pieds de ses adeptes et à les essuyer avec le linge dont il est ceint. Puis il leur dit: «Savez-vous ce que je vous ai fait? Vous, vous m’appelez Rabbi et Maître; et vous dites bien, car je le suis. Si donc moi, le Maître et le Rabbi, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Oui, je vous ai donné l’exemple, pour que vous aussi fassiez comme je vous ai fait. Amen, amen, je vous dis: le serviteur n’est pas plus grand que son Maître; l’envoyé n’est pas plus grand que celui qui l’envoie. Si vous savez cela, en marche, vous, pour agir ainsi!» (Jean 13)

POUR QUE VOUS FASSIEZ COMME JE VOUS AI FAIT

Je reste convaincu que le Souffle de Dieu nous amène à vivre l’Église comme un hôpital de campagne, selon l’expression de François. L’Esprit-Saint nous expulse de nos pieuses habitudes et veut nous plonger là où l’évangile se vit, sur les chemins du monde. À bien y réfléchir, cette communauté est déjà bien vivante, agissante et bienveillante. Elle rassemble des femmes et des hommes de bonne volonté, sans discrimination, agnostiques, athées et croyants de toutes sortes, qui se mettent au service des autres.

Dans mon petit monde à moi à Trois-Rivières, je vois Sylvie et son organisation qui depuis des décennies consacre sa vie à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale; je vois Cecilia et Jean-François qui consacrent depuis des lustres leurs efforts pour la revitalisation des premiers quartiers et la lutte au chômage. Je suis émerveillé par des jeunes et moins jeunes militants du Comité de solidarité qui, depuis 50 ans, nous ouvrent à la solidarité internationale et à la protection de l’environnement et qui créent des liens fraternels avec des organisations d’Afrique ou d’Amérique latine, nous rappelant ainsi que l’humanité est notre famille. Que dire de ces femmes qui accueillent leurs sœurs victimes de violence dans des refuges, de la maison Le Havre qui accompagne les sans-abris, de la tablée populaire du Cap, du SANA qui reçoit les immigrants dans la région, des travailleuses et travailleurs de la santé qui sont à pied d’œuvre pour sauver des vies en ce moment! Je me réjouis du Centre d’amitié autochtone, de ce relèvement des sœurs et frères atikamekw, innus et abénaquis qui luttent pour être reconnus, qui exigent justice et réparation pour les crimes commis à leur endroit, qui relèvent la tête et retrouvent leur fierté!

Je suis profondément convaincu que le Souffle de vie qui anime notre société est loin d’être époumoné. Pâques, c’est la fête de la victoire de la vie. Ça concerne tous les gens qui croient fermement qu’un monde autre devient possible. Mettons-nous au service les uns des autres, sortons ensemble de la crise de la COVID-19 et remodelons la société pour que toutes et tous puissent enfin avoir accès à la table de l’humanité.

Lavons-nous les mains… et les pieds, mutuellement. C’est ça, une vraie messe!

Claude Lacaille

Trois-Rivières