La menace des signes religieux

OPINIONS / Un grand débat sur le danger des signes religieux est sur le point de s’ouvrir. L’appareil parlementaire se mettra en branle et les médias de masse palpiteront pendant des semaines et des mois. Pour éviter les joutes oratoires qui tournent en rond, des précisions s’imposent sur les mots et les choses.

Au départ, tout le monde est d’accord sur un point: interdiction du voile intégral, qui couvre le corps entier de la femme moins les deux petites fentes pour voir. Cela au nom de la dignité humaine, de la sécurité et de l’hygiène. À la maison, sur la rue, au travail, partout le visage à découvert est de mise. Que le Coran le prescrive ou non. Que cet accoutrement relève de la religion ou de la culture.

Quant au voile ne couvrant que la tête et le cou, le débat est ouvert. Pour les uns, telle mode relève de la culture plutôt que de la religion. Pour d’autres, une bonne musulmane doit se voiler ainsi la tête. Plusieurs prétendent qu’il s’agit d’une décision personnelle, prise en toute liberté. D’aucuns affirment que ce voile rappellera toujours la soumission de la femme. Mérite-t-il d’être classé parmi les signes religieux ostentatoires? Porté par une enseignante, risque-t-il de terroriser les élèves? Ce voile n’a rien de bizarre. C’est un passe-montagne à peine modifié. On aura beau jeu de débattre quand et où sera toléré ou interdit ce voile qui ne manque pas d’élégance.

Le cas des anges? Il y a quelques années, la mode était aux anges. Plusieurs portaient des boucles d’oreilles à l’effigie des anges, ces êtres mystérieux, voire religieux. Ces ornements discrets et artistiques auraient-ils été prohibés en vertu d’une éventuelle loi contrôlant les signes religieux?

L’interrogation majeure porte sur le crucifix, la croix où Jésus est cloué. Le crucifix est devenu, dès les premiers siècles du christianisme, le signe religieux par excellence. Tant et aussi longtemps que le Québec vécut en catholicité, le crucifix ornait les murs de la maison, des écoles, des lieux publics, etc. Tout naturellement, en correspondance avec les convictions de la grande majorité des Québécois, pratiquants ou non. Aujourd’hui, vis-à-vis la religion traditionnelle, c’est plutôt l’indifférence ou l’agressivité. On a cessé de planter des croix un peu partout et les crucifix encombrent maintenant les comptoirs des antiquaires.

Il est temps de faire le point sur la signification actuelle de la croix et du crucifix parmi nous. D’abord la croix. Rien de moins, rien de plus qu’un instrument de torture. La crucifixion et la lapidation, pendant des siècles, furent les mises à mort courantes, aussi cruelles l’une que l’autre.

D’où vient qu’à un moment donné, la croix, cette chose odieuse, est devenue un objet de vénération? Pas pour tous. Voyons. Un certain trentenaire, Jésus de Nazareth, à la suite d’un procès bidon, fut crucifié à Jérusalem sur le mont Golgotha. Pourquoi de ces milliers crucifiés à travers le monde est-il le seul vénéré depuis deux millénaires? C’est que ses amis ou disciples, témoins de sa mort, furent à même de constater sa résurrection, son retour à la vie. Pour eux, la croix de Jésus devint le symbole de la vie, de la victoire sur la mort. Le fait de la résurrection de Jésus en croix constitua le fondement de la religion chrétienne. Le crucifix en a perdu son caractère macabre. Pas pour tous. Pour les seuls chrétiens. En effet, la vénération du crucifix exige la foi en Jésus Homme-Dieu. Un simple humain en croix peut susciter des sentiments de pitié ou de tristesse. On peut apprécier la valeur artistique ou patrimoniale d’un crucifix. À ce titre, il aura sa place. Il n’en acquerra pas pour autant la nature d’un signe religieux pour l’incroyant.

Ainsi, la répulsion ou l’agressivité d’un incroyant à la vue d’un crucifix étonnent. Pourtant, cet homme crucifié ne fut ni un politique, ni un militaire, ni un artiste, ni un philosophe, mais en somme un homme bien ordinaire. Pourquoi sa représentation perturbe-t-elle tant de gens? En voilà assez pour «laïciser» le crucifix pour les incroyants. Il n’est pas un signe religieux menaçant. Pourquoi risquer un tour de reins à le décrocher?

On a cessé de parler du caractère ostentatoire des signes religieux. Qu’est-ce à dire? Il y a des signes ostentatoires évidents, comme ce crucifix de six pouces que le rocker Johnny Hallyday arborait sur sa poitrine velue. Quant à la jolie et discrète croix dorée qu’une enseignante porte en classe ou qu’une joueuse de tennis porte sur le court, s’agit-il d’une dérogation à la laïcité qu’une loi éventuelle aurait à censurer?

Autant de graves questions à débattre où les ténors de nos quatre partis rivaliseront d’éloquence!

Jean Panneton, prêtre

Trois-Rivières