L’auteure de cette lettre, éducatrice en CPE et maman, veut démontrer qu’il est mieux pour les enfants de 4 ans de fréquenter les Centres de la petite enfance plutôt que les classes de maternelle.

La maternelle 4 ans: un pensez-y-bien!

OPINIONS / Lettre au premier ministre du Québec, François Legault.

Monsieur le premier ministre,

Depuis plusieurs semaines, les médias nous informent sur votre motivation et votre engagement à créer des places en maternelle 4 ans. Malheureusement, je ne peux partager ni comprendre cet engouement et cet empressement à la réalisation d’un tel projet. Un projet qui, je vous le rappelle, oscille entre 400 et 700 millions de dollars, excluant les dépenses en immobilisations pour la construction de nouvelles classes. Votre gouvernement préfère développer les maternelles 4 ans plutôt que d’investir dans les centres de la petite enfance (CPE) afin de mieux soutenir et dépister les troubles d’apprentissage chez les jeunes enfants. Pourtant, je vous rappelle que votre ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, M. Lionel Carmant, a annoncé tout récemment vouloir consacrer entre 70 et 90 millions $ pour le dépistage des troubles d’apprentissage d’un enfant dès ses 18 mois. Il me semble que ces deux annonces sont contradictoires! Ce projet n’est pas perçu favorablement par tous les parents. Donc, voici des points de réflexion à l’égard de votre projet.

Présentement le système scolaire est en pénurie d’enseignants et de personnels spécialisés (éducateurs spécialisés, psychologues, etc.).

D’ici cinq ans, on prévoit un manque d’environ 3000 enseignants. On note aussi une baisse des inscriptions en éducation.

Pour ce qui est de la formation des enseignants versus les éducateurs en CPE à l’égard de la petite enfance, on remarque que les futurs enseignants ont 45 heures de cours sur le développement de l’enfant (5 ans et plus). Les futurs éducateurs ont trois ans (programme collégial technique en éducation à l’enfance) s’adressant aux enfants 0–5 ans.

On remarque aussi une tendance à l’épuisement du personnel. De jeunes enseignants préfèrent se recycler. Combien d’enseignants sont présentement en arrêt de travail pour surmenage professionnel?

Notons aussi les classes en surnombre, les enfants à défis ou à problèmes particuliers sont inclus dans des classes régulières.

La problématique du décrochage scolaire est importante également. Les jeunes abandonnent ou se sentent abandonnés par le système scolaire, car celui-ci ne répond pas à leurs besoins ou à leurs attentes. On remarque la pression scolaire ou la pression de performance que les enfants subissent.

Autre point important: le manque de locaux ou le caractère mal adapté de ceux qui sont disponibles. On a souvent recours à des «unités modulaires» ou des «roulottes». On manque aussi de ressources humaines, financières et matérielles.

Les enfants se retrouvent aussi confrontés à la contrainte d’un système scolaire dès le jeune âge. Le cerveau de l’enfant est en formation. Celui-ci apprend par le jeu et l’imitation.

La question des coûts est aussi un élément de réflexion majeur. Les coûts (service de garde en milieu scolaire, repas, matériel, etc.) reliés à la maternelle 4 ans sont nettement plus élevés pour les parents que les coûts des services en CPE. Les enfants fréquentant un CPE ont deux collations et un dîner équilibré par jour. Pour certains enfants, ces repas sont les seuls. À la maternelle 4 ans, le repas et les collations sont fournis par le parent (encore faut-il qu’il en soit capable). On peut aussi parler de la question des camps de jour d’été, et de leur facilité d’accès... Déjà que plusieurs camps refusent les enfants de 5 ans.

On peut considérer également que l’enfant fréquentant la maternelle 4 ans y recevra l’enseignement environ 4 heures par jour. Certains enfants ne sont pas autonomes de leurs besoins naturels. Est-ce que l’enseignant pourra quitter sa classe pour essuyer ou changer des couches? Oui, ça arrive même à 4 ans.

Tout cela représente des investissements d’une ampleur colossale. Alors que vous avez déjà accès à un système (CPE) en place qui pourrait grandement répondre aux besoins.

Monsieur le premier ministre, il serait grandement temps de cesser votre acharnement à vouloir détruire la petite enfance et d’accepter une vérité, celle de laisser nos tout-petits profiter de leur enfance une année de plus. L’école viendra assez tôt.

Isabelle Lajoie

Maman de deux enfants

Éducatrice en CPE

Trois-Rivières