La loi qui efface les immigrés

«On a effacé vos dossiers. Réinscrivez-vous et on vous placera en fonction de votre domesticité. Peut-être.» Voilà l’essentiel de l’annonce faite à 18 000 immigrés québécois par le jeune porte-voix du premier ministre, ce dernier prétendant être lui-même la parole de tous. Il y a des fonds qu’on ne pensait jamais toucher. Ici, par simple décret, le projet de loi 9 va jeter par le fond les dossiers de 18 000 laissés-pour-compte d’un seul élan. Un fond économique pourrait-on railler. Ou pleurer. La plupart de ces immigrés étant déjà en sous-emploi, on va maintenant trouver le moyen d’en stabiliser un petit nombre dans l’asservissement à l’industrie. Et dans le service aux bons Québécois.

«Cela fait deux, trois, quatre ou cinq ans que vous êtes dans l’angoisse, l’insécurité ou même la misère? Allons, on oublie tout ça et on recommence.», suggère le projet. On vous promet une réponse dans six mois. Fermes. Évidemment tout le monde sait que dans six mois il n’y aura même pas le sixième des dossiers traités. On fera un autre six mois. Et puis un autre six mois. Ça fait trois six de suite. Oui, c’est cela, on leur fait vivre un enfer.

Au moins, que le premier ministre ait la décence de cesser prétendre parler au nom des Québécois et des Québécoises pour justifier l’inqualifiable. Pour justifier l’asservissement des immigrés à l’Entreprise. Mission dont il se déclare avec fierté le soumissionnaire. On sait que l’économie demande toujours la plus basse soumission et pourtant il n’en semble pas très honteux. Toujours avoir le maximum au plus bas prix. On fera ainsi pour les 18 000 ciblés. Ceux qui n’arriveront pas à se vendre ou seront trop chers seront probablement interdits de séjour. Curieux que cela se produise en même temps qu’on prévoit interdire les signes religieux aux jeunes des écoles qui n’ont pas besoin d’un lavage de cerveau – n’est-ce pas? – mais qui devront adorer l’Économie et les emplois payants refusés aux sans droits.

Oui. Curieux qu’on efface de la vue la Croix et les dossiers des immigrés en même temps. Probablement parce que la Croix parle un autre langage que celui de l’économie: «J’étais un étranger et vous m’avez accueilli». On interdira la Croix visible mais, avec le projet de loi, il semble qu’on puisse avoir recours à la crucifixion invisible par l’angoisse, l’absence de droit, l’absence de toit, la souffrance psychologique, le découragement et la désespérance.

Pendant qu’on chasse la perle précieuse, on se «ventrouille» aux pieds de l’argent, de l’emploi et des déjections du matérialisme. L’Étranger, porté par la Croix disparaîtra, soit. Mais il habitera désormais dans ses pauvres que nous aurons rejetés aux frontières, derrière des murs, des barbelés, des clôtures électrifiées. Ils seront nos nouveaux signes religieux, accusateurs cependant…

Il est tard mais peut-être pas trop encore. Un geste généreux suffirait: accueillir simplement les porteurs de ces 18 000 dossiers. Accueillir en bloc ces personnes qui sont des Québécois comme nous. Ce ne serait même pas de la générosité mais un simple début de justice. Car on doit notre confort – gênant – à tous ces millions, voire à ces milliards qui travaillent pour simplement subsister. Alors ce n’est pas en bâtissant des murs physiques ou des murailles légales qu’on leur rendra une fraction de ce qu’on leur doit en justice.

Alain Brochu

Sainte-Ursule