La gauche et Sartre: pourquoi le divorce?

L’auteur, Simon Couillard, est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Dans un ouvrage récent (Une renaissance sartrienne), Annie Cohen-Solal s’interrogeait sur la postérité de Jean-Paul Sartre en France et ailleurs dans le monde. L’historienne notait que, si les études sartriennes florissaient dans certains milieux universitaires des pays du sud (notamment au Brésil), on constatait leur déclin inexorable en France et ailleurs en Occident depuis les années 1980. Si cela s’avère pour la recherche, il faut ajouter que le célèbre philosophe n’est pas plus, depuis, une référence dans les milieux militants, à gauche. Le préfacier de Franz Fanon, le maître à penser de Pierre Vallières, ne fait plus courir personne aux assemblées de Québec solidaire. Pourquoi?

Ce n’est pas que la décolonisation soit passée de mode, en fait foi le succès contemporain des thèses d’Antonio Gramsci, un penseur obscur à l’époque de Sartre. Par ailleurs, Marx, lui, est toujours d’actualité, tant dans les cercles politiques de gauche que dans le champ des cultural studies, dans les universités nord-américaines et européennes. Alors… pourquoi ce déclin? Pourquoi soudainement?

Sans doute, ceux qui n’ont jamais cru à la pertinence de l’œuvre de Sartre pourraient prétendre à une sorte d’épiphanie. Mais il y a davantage, il semble. Les idéologues sont des gens entêtés…

Et si cette œuvre gênait, dorénavant? Rappelons-le, pour Sartre, l’être humain est fondamentalement libre. Même dans les situations les plus inextricables, il a toujours un choix, il est toujours possible pour lui d’affirmer sa liberté, d’assumer et d’être responsable. Chez Sartre, il n’y a aucun déterminisme, aucune raison de départager ce qui est inné de ce qui est acquis: «L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait». L’être humain n’est pas défini par une quelconque «nature». Pour cet être-là, l’existence précède l’essence: «l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et […] se définit après».

Pour la science, le débat sur cette question est irrésolu (ou insoluble): on ne sait pas dans quelle mesure l’être humain est libre ou déterminé, en ce sens. Par exemple: est-on femme ou le devient-on? Est-on homosexuel ou le devient-on? Si Sartre s’est inséré dans cette brèche épistémologique en affirmant la supériorité absolue de la liberté, le militantisme de gauche a aujourd’hui adopté une réponse pragmatique fondée sur la compassion: pour la féminité (ou le genre), la nature n’a rien à voir. Pour les préférences sexuelles, la nature a tout à voir. Par extension, l’appartenance à une culture ou une religion est considérée comme déterminante à la mesure de son caractère dominé et minoritaire.

L’empathie passe ainsi, subrepticement, d’une disposition du cœur à une règle de la connaissance. Mais elle est à géométrie variable. Elles sont ainsi plus rares, les raisons de plaindre le déshérité s’il se trouve à l’intersection de la masculinité, de l’hétérosexualité et de la franco-catholicité… mais c’est là un langage qui se conjugue de plus en plus mal avec la liberté sartrienne.