La femme ministre et la femme musulmane

Isabelle Charest, ministre québécoise de la Condition féminine, répondant à une question de journaliste, a franchement donné son opinion sur le port du voile chez les femmes musulmanes. Selon elle, le port du voile est un signe de soumission des femmes. Plus tard, elle a nuancé ses propos en ajoutant qu’elle respecte le choix de celles qui portent ce signe de soumission.

Madame Charest est une ex-athlète olympique de haut niveau, maintenant nommée à la prestigieuse fonction de ministre du gouvernement du Québec. Comme femme, elle a certainement dû lutter contre de nombreux stéréotypes et préjugés sexistes pour se tailler une telle place dans la société. Elle a probablement aussi dû lutter contre ses propres limites et peurs. Courageusement, efforts après efforts, elle a de toute évidence cultivé en elle un fort sentiment de puissance d’agir. À l’instar de madame Charest, de plus en plus de femmes québécoises comme moi cultivent et augmentent leur sentiment de puissance d’agir en s’émancipant de plus en plus des pouvoirs religieux, machiste ou économique.

La confusion entre laïcité et condition féminine

Je suis éminemment pour la laïcité de l’État et de sa fonction publique. Il est plus que temps qu’on légifère à ce sujet. Donc, j’appuie totalement le gouvernement dans son projet de loi pour la laïcité de l’État et pour l’interdiction du port de tous signes religieux pour les employé(e)s de l’État ayant un pouvoir de coercition.

Quant à madame Charest, je crois que, sous le feu des questions des journalistes, elle a confondu sa position ministérielle sur la laïcité de l’État avec sa peur personnelle intrinsèque du retour de la soumission chez les femmes et la vigilance qui s’impose à cet égard de la part d’une ministre de la condition féminine.

L’inclusion et la solidarité

En tant que femme, je prends bien garde de céder à la peur instinctive d’un retour en arrière délétère et de laisser libre cours à mes fantasmes sur le symbole religieux qui éveille le plus mes craintes: le voile pour la femme. Dans un premier temps, je suis instinctivement portée à juger la femme voilée que je rencontre. Dans un deuxième temps, je me pose la question suivante: «Comme femme, mon affranchissement serait-il à ce point précaire et faible pour que j’entre dans une attitude méprisante de défense et de conflit à la seule vue de femmes voilées?» Ainsi, je mets un peu de raison dans ma réaction instinctive.

Pour nous, femmes québécoises, les femmes voilées que nous côtoyons dans la société civile entrent éminemment en conflit avec notre sentiment de puissance de femmes occidentales affranchies de la domination religieuse, machiste et économique. Cet affranchissement a été gagné à coups d’efforts et de luttes difficiles. Et encore, le combat n’est pas terminé. Aussi, je plaide pour que nous restions vigilantes!

La vue de ces femmes voilées fait écho à notre peur viscérale du retour à un passé pas si lointain pour les femmes. C’est une des raisons pour lesquelles notre réflexe instinctif est de les blâmer verbalement, de les forcer à enlever leur voile ou de les mettre hors de notre vue. Or, qu’on le veuille ou non, elles sont là pour rester! Et peut-être gagnerions-nous à les regarder autrement et à dialoguer avec elles! Qui sait? Peut-être témoigneraient-elles de leur propre puissance d’agir selon leurs propres critères!

En tant que femmes soucieuses de la condition féminine, je crois que nous avons un devoir de solidarité plutôt que d’exclusion. À mon avis, plus nous aurons solidement et profondément intériorisé notre sentiment de puissance d’agir et d’être maîtresses de nous-mêmes en tant que femmes libérées, moins nous aurons peur de ces femmes voilées et plus nous les jugerons avec bienveillance. Nous pourrions ainsi être considérées par ces femmes et toutes les femmes perçues comme étant victimes d’oppression comme un modèle à imiter plutôt que comme des juges impitoyables et méprisantes qu’elles doivent craindre ou contre lesquelles elles doivent continuellement se mettre en mode défensif.

Jocelyne Harnois

Trois-Rivières