Le propriétaire de Chocolats Favoris, Dominique Brown, estime que la proposition de la CAQ d’abaisser les seuils d’immigration n’a pas de sens face à l’importante pénurie de main-d’œuvre au Québec. L’auteur de cette lettre réagit à cette prise de position.

La détresse du chocolatier

Plusieurs réflexions me sont venues à l’esprit à la suite de la sortie publique de Dominique Brown, pdg de Chocolats Favoris, celui-ci contestant la position de la CAQ en matière d’immigration. D’entrée de jeu, je précise que mes propos n’ont pas pour objet de défendre la position de la CAQ.

Première réflexion. En matière d’économie, presque tout converge autour de la théorie de l’offre et de la demande. Depuis maintenant plus de 10 ans, nous vivons les avantages et désavantages d’un marché de salariés, c’est-à-dire un marché où la main-d’oeuvre qui diminue en nombre se retrouve en position de force dans une économie qui en nécessite plus. Cette rareté de main-d’oeuvre qui exacerbe les difficultés des employeurs les force à faire preuve de créativité et de générosité pour attirer et retenir des employés de plus en plus sélectifs, cela ayant pour effet, entre autres, d’indexer les masses salariales. La loi de l’offre et de la demande fera cheminer inexorablement les employeurs vers des ajustements de salaire significatifs et cela spécifiquement pour la main-d’oeuvre directe compte tenu de son importance auprès des clients.

Deuxième réflexion. Depuis la nuit des temps, les dirigeants d’organisations s’efforcent d’attirer des immigrants pour combler certains types de postes sous-payés qui ne séduisent plus les citoyens du pays. Pour une organisation qui a pour mission de «créer des expériences magiques de plaisirs chocolatés qui rapprochent familles et amis», d’essayer de repousser plus loin dans le temps la nécessité de bonifier les salaires et les conditions de travail des employés des succursales en désirant engager des immigrants me laisse pantois. Pour un dirigeant ayant un passé fortement associé à la modernité et désirant maintenant réinventer le concept de la chocolaterie, ses demandes me semblent rétrogrades, paradoxales.

Troisième réflexion. Dans le domaine des franchises, il y a deux grands types d’investisseurs: les investisseurs-opérateurs et les investisseurs-financiers. Ces derniers n’accorderont presque jamais d’importance à ce que j’appelle la concordance de vocation (c’est-à-dire l’amour réciproque du travail à réaliser qui est partagé entre le propriétaire et ses employés). Les investisseurs-financiers, rarement présents dans leur succursale et ayant comme seul but de faire de l’argent avec de l’argent, ils considèrent illogique de rendre plus compétitifs les salaires de la main-d’oeuvre directe car cela détériore le séduisant BAIIA potentiel présenté lors de l’achat de leur succursale, cela d’autant plus qu’ils estiment contribuer toujours trop à financer les généreux salaires de la main-d’oeuvre indirecte, c’est-à-dire ceux du siège social du franchiseur. Dans une franchise d’un investisseur financier, les employés engagés pour le service à la clientèle, (majoritairement des étudiants), sont payés au taux du salaire minimum sans possibilité d’augmentation, travaillent sans horaire précis, sur appel de dernière minute, se faisant couper leur temps de travail pendant leur quart de travail lors de ralentissement, tout en devant être de garde des journées entières au cas où le besoin s’annoncerait. En ce qui a trait à l’investisseur-opérateur, vivant le quotidien du service à la clientèle avec ses employés, partageant les défis de satisfaire les besoins biscornus des clients aux humeurs diverses, il sera plus sensible aux conditions de travail des employés et saisira rapidement l’impact d’une plus grande stabilité du personnel et de leur horaire (ce que les Japonais appellent le heijunka) sur l’engagement et la confiance des employés et l’impact positif de cette approche sur le service à la clientèle, le taux de roulement et donc les ventes. L’investisseur-opérateur, contrairement à l’investisseur-financier, étant plus enclin à être dans un état de concordance de vocation avec ses employés, il possède donc une approche parfaitement adaptée à la réalité du marché de salariés dans lequel nous évoluons.

Pour résumer M. Brown, offrez des salaires et des conditions de travail qui répondent aux particularités du marché de salariés dans lequel nous évoluons, ne cherchez pas à offrir aux immigrants des opportunités d’emplois que les citoyens du pays n’acceptent plus, c’est tout simplement de la discrimination colonisatrice et assurez-vous que vos succursales soient gérées par des investisseurs-opérateurs. En respectant ces conditions, vous recevrez plus que sept cv.

Avis aux franchiseurs: ne mettez votre marque qu’à la disposition des investisseurs-opérateurs car si vous voulez être passionnés par vos clients, vous devez être passionnés par vos employés. Ce faisant, vous aurez de meilleurs rendements et vous contribuerez à une meilleure sensibilisation et intégration positive des nouvelles générations au marché du travail. Je crois, M. Brown, que cet idéal correspond mieux à vos motivations.

Rhéal Desjardins

Trois-Rivières