Le CÉGEP de Trois-Rivieres.

La création des cégeps ne pouvait pas mieux arriver

Les cégeps ont été créés en 1967. Ceux de Trois-Rivières et de Shawinigan ont vu le jour en 1968. À l’occasion de ce 50e anniversaire, Le Nouvelliste a demandé à Jean-Claude Soulard, professeur retraité et acteur de premier plan du monde de l’enseignement collégial dans la région pendant plusieurs années, de nous faire part de ses réflexions et de ses souvenirs. Ce qui en résulte est un extraordinaire récit, qui nous plonge dans le contexte qui a mené à la naissance des établissements d’enseignement collégial. Nous publions cette histoire en sept volets.

JEAN-CLAUDE SOULARD CHAPITRE 1 DE 7

Cette série de textes vise à mettre au net la situation qui permettra la création des cégeps.

Si «pour comprendre faut tout prendre», remontons du fruit à l’arbre.

Avant 1960, 1962, 1964, le choix n’existe à peu près pas en éducation. C’est affaire de naissance, de chances et d’opportunités. Pour les pauvres et très modestes: 80 % ou 85 % des jeunes de cette époque.

Il y avait du monde riche au Québec. En proportion, pas tellement moins qu’aujourd’hui. Les règles sont strictes. Elles sont écrites. Y a la coutume aussi qui devient force de loi pour ainsi dire. Tout est en faveur de la richesse, même relative.

Une nouveauté arrive. Le ministère de l’Éducation est créé. Avec tout son gréement, il modifie le jeu qui est le même depuis une centaine d’années. Faut convaincre. Notre destin n’est pas écrit d’avance. Le climat est défavorable. Ça sermonne et prône: «à quoi riment tous ces dérangements»? Le travail doit être patient mais ferme. Dans la dignité. Ça se fait.

La société québécoise est dirigée – dominée? – par des élites classiques ordinaires. Et un clergé soumis à son épiscopat et au Vatican. On a peur de la montée révolutionnaire du communisme autoproclamé. Réalisons clairement, cependant, que les religieuses et les religieux sont vaillants, dévoués et efficaces dans leur travail. Faut le mentionner.

Trois couleurs sont marquantes: le bleu en politique, le noir et le blanc en religion. Pour faire court.

La trame historique de la fin de la guerre de 39-45 à la fin de Duplessis est encore difficile à saisir. Ça sent l’empois. Ce qui se passe n’est pas nécessairement endossé. En gros, on ne sait pas nommer ce qui arrive. «C’est comme ça parce que c’est comme ça. On peut pas toutt’ comprendre mon p’tit gars, tu sauras. C’est ça pis c’est toutt’». Résignation, fatalisme, démission. Va savoir.

Une rigidité formelle règne dans les institutions. Sans correspondance aux talents et potentiels. Ceux qui «savent» arrivent à refuser l’idée d’une réforme. Pourtant une révolution, tranquillement amenée, est bienvenue. Et accueillie.

Par la suite, à force de nier les succès de cette tranquillité révolutionnaire, on réussira, avec le temps – 20 ans – à rendre infirmes et handicapées toutes les innovations, créations et fulgurances de cette période 1968-1988. Par la force des règlements, addendas, modifications, dénaturations et dévoiements.

Bref, de 1945 à 1959, l’extrême majorité n’avait donc pas le choix de l’éducation. Même si le budget de la province était équilibré et que le Québec n’avait pas de dettes. La santé et l’éducation coûtaient bien peu puisqu’elles étaient assurées par toutes sortes de robes religieuses. Mais à quel prix!? Quels désenchantements!?

Faisons tout pour constater ce qui était, ce qui est arrivé et ce qui arrive maintenant. Un exemple: avec ± 50 % d’analphabètes fonctionnels et d’illettrés, en 2018, peut-on assumer que tous les ministres successifs de 1988 à 2018 ont veillé intelligemment à ce qui nous définit le plus et le mieux: nos talents individuels et collectifs? Que s’est-il donc passé? Le choix éducatif à la portée de toutes les formes de nos talents existe-t-il? Sait-on reconnaître les formes diverses des talents? Les voit-on? Les accompagne-t-on? Peu importe le revenu des parents. Et, si jamais, d’aventure, on s’essaie, on s’endette jusqu’à quelle hauteur?

Le récit, comme choix d’un genre d’écriture, veut rendre accessibles le périple et les péripéties d’un kid dans le système. Ça place en chair et en os ce qui a produit l’impérative naissance des cégeps. Et leur déclinement? Bonne lecture, pour les six prochains chapitres.