Le Cégep de Trois-Rivieres

La création des cégeps ne pouvait pas mieux arriver

JEAN-CLAUDE SOULARD CHAPITRE 4 DE 7 Ah oui! Le gouvernement change de couleur. Celui qui avait été là avant et pendant nos naissances – il avait été premier ministre de 1936 à 1939 puis de 1944 à 1959 – était mort dans le Nord. Maurice Le Noblet Duplessis a des funérailles nationales. Puis, le 22 juin 1960, les libéraux remplacent l’Union nationale avec un slogan en tête: «C’est l’temps que ça change!». Batinsse, oui!

Des idées émergent. Des candidats connus, respectés et instruits arrivent. Ils veulent offrir leurs services en politique. La plupart pour deux mandats. Question de placer le Québec dans l’élan du modernisme de la planète occidentale. Notamment en éducation: universelle, publique, gratuite, obligatoire. Ça presse.

C’est le cas de Paul Gérin-Lajoie. Fils de grande famille, issu des écoles privées (Collège Brébeuf et Université de Montréal), avocat reçu au Barreau en 1943, choisi à titre de boursier de la fameuse Fondation Rhodes en 1945 pour aller étudier le droit constitutionnel en Angleterre, à Oxford, de laquelle prestigieuse université il reçoit son PhD en 1948. Il revient au Québec et désire servir en politique pendant dix ans. Pour reprendre contact, il devient, entre autres choix, conseiller juridique de la Fédération des Collèges classiques en 1957. Il connaît ce qu’il abolira.

T’as beau avoir 15-16 ans, tu peux sentir frétiller les choses qui changent. Mes parents disent être heureux de voir que J.A. Mongrain est redevenu maire de Trois-Rivières (1960-63). Il l’avait été de 1949 à 1953, sous Duplessis comme chef du gouvernement provincial. C’est un libéral. Il avait été aussi un candidat populaire mais défait contre Duplessis en 1952. Ses assemblées publiques sont aussi courues que celles de Duplessis. Un signe? Peut-être! Trois-Rivières l’élira même comme député fédéral indépendant (1965-68) puis libéral (1968-70).

Les nouveaux et la nouvelle (Claire Kirkland) candidate avaient vécu des années, j’allais écrire «sombres», mais plutôt surréelles. Leurs motivations se sont nourries de cette obscurité.

Le 23 mai 1943, par exemple. Une loi du gouvernement libéral d’Adélard Godbout imposait la fréquentation scolaire obligatoire et gratuite (au primaire, évidemment). Duplessis s’objecte à la loi. La Jeunesse Ouvrière Catholique (la JOC), la SSJB également. L’abbé Lionel Groulx avait déjà condamné l’instruction obligatoire et la loi sur le divorce. Deux lois jugées comme des œuvres de parlements protestants (!).

Dans la lignée de Mgr. Laflèche – qui ne voulait pas de maîtres d’école trop instruits –, l’évêque de Trois-Rivières, Mgr Alfred Odilon Comtois, s’était opposé au principe de la fréquentation scolaire obligatoire.

La loi, considérée comme une avancée contre l’ignorance, a perdu son sens en 1944. Quand Duplessis reprend le pouvoir. Il laisse «dormir» la loi en ne l’appliquant pas. «Loi tendancieuse et moderniste».

Avocat et professeur, un parlementaire de l’Union Nationale, et futur «parrain» de Paul Sauvé à la succession de Duplessis, va se mettre les pieds dans la bouche, avec d’autres, en profanant des âneries: Antoine Rivard. Même si cela est probablement trop connu, citons: «Nous, Canadiens français, nous sommes issus d’une longue tradition d’ignorance et de pauvreté, tradition que nous devons conserver». Ou encore:

«Nos ancêtres avaient la vocation de l’ignorance et ce serait une trahison que de trop instruire les nôtres», dit celui qui est diplômé en droit de l’Université Laval, membre du Barreau et d’une étude légale, réputé très dépensier… Duplessis a dû payer lui-même deux années d’impôts impayés d’Antoine Rivard. Et Duplessis lui-même coiffe le tout d’un «L’instruction c’est comme la boisson, il y en a qui portent pas ça».

On voit le climat. C’est lourd!

Avec, comme tout résultat qu’au milieu des années 50, plus de 30 % des garçons du Québec n’arrivent pas à leur 7e année primaire. Quant à la supposée gratuité, elle se situe au niveau d’être rien d’autre qu’un «principe». Et, elle ne s’adresse pas aux fournitures scolaires ni aux manuels.

Des esprits visionnaires s’en viennent.