Le Cégep de Trois-Rivieres

La création des cégeps ne pouvait pas mieux arriver

CHAPITRE 6 DE 7
Imaginons le général De Gaulle venir au Québec, sous Duplessis, préparer des ententes franco-québécoises. C’est ce qui arrive les 20 et 21 avril 1960. Trois jours plus tard (le 24 avril) René Lévesque, le journaliste de Radio-Canada, se déclare candidat libéral. Le 22 juin, les libéraux gagnent les élections contre l’Union nationale.

Vient alors une cascade: l’Instruction publique passe du Secrétariat de la Province au ministère de la Jeunesse de Paul Gérin-Lajoie; le Frère Untel (Jean-Paul Desbiens) fait publier ses Insolences du Frère Untel, qui démontrent les inepties du système d’éducation; le RIN (Ralliement pour l’indépendance nationale) est fondé, la CSN (Confédération des syndicats nationaux) aussi; arrivée de plusieurs nouveaux ministères: Affaires culturelles, Affaires fédérales-provinciales, Richesses naturelles, Famille et Bien-être, Office de la langue, Conseil des arts; Jean Drapeau devient maire de Montréal... Et on n’est qu’en 1960!

Les bien-pensants conservateurs et la majorité ecclésiastique encaissent.

Je suis toujours à l’Académie De-La-Salle, de culture catholique, quand j’apprends qu’un Conseil œcuménique des Églises, avec une Assemblée plénière, se tient à New Delhi.

En 1961, donc, Jean XXIII ouvre les portes de l’esprit catholique aux autres religions chrétiennes. Ça prépare le Concile Vatican II (octobre 1962-décembre 1965) qui fait partie du chambardement d’époque.

Chez nous, l’assurance-hospitalisation universelle et gratuite est annoncée. Ma mère qui a toujours accouché à la maison – sauf pour le dernier en 1951 – en pleure. On aura une Régie des alcools, Télé-Métropole, un Conseil d’orientation et l’annonce de la construction d’un métro à Montréal.

C’est le début des audiences publiques de la Commission (Parent) d’enquête sur l’Enseignement (on dit aussi l’Éducation). On ne sait pas pourquoi mais on a hâte aux résultats.

On est assez siphonné par le premier vol orbital soviétique dans lequel on retient le nom de Youri Gagarine. C’est aussi l’échec pitoyable du Débarquement américain à la Baie-des-Cochons de Cuba. Cela mènera à des menaces d’installation permanentes de missiles nucléaires soviétiques à Cuba (1962) et aux pourparlers Kennedy-Khrouchtchev pour éviter une guerre nucléaire. S’inventera la notion de «coexistence pacifique». Le mur de Berlin, séparant la ville en secteurs d’influences, sera toutefois construit.

Pour la première fois, on connaît ici la peur venant de loin. On se dit que notre chance c’est d’avoir du monde instruit au gouvernement.

Les temps continuent de changer et on ressent le besoin non pas de savoir mais de comprendre. Ce qui semble contradictoire avec la soumission, les directives, les «toé tais-toé, laisse-moi faire» (Duplessis), l’obéissance aveugle et le respect même quand il est immérité. Le mot dialogue commence à être utilisé. Ça prend d’autres changements.

Comme la création de la Société générale de financement; un projet de pont-tunnel reliant les deux rives de Montréal; les hôpitaux désormais sous le contrôle de l’État; Montréal hérite d’Expo 67, en novembre 1962, car Moscou s’est retirée. On ne sait pas ce que ça veut dire exactement et personne ne nous explique. En tout cas, pas à l’école où tu planches sur tes sciences et tes maths. Si ceux des collèges classiques savent, ils ne causent pas. Grosse annonce: nationalisation de l’électricité et des compagnies en détaillant les coûts.

Déjà les vieilles façons de penser et d’expliquer flanchent à donner du sens. Ça fait deux ans que Duplessis est mort mais ça fait bien plus longtemps que ça dans les esprits.

Je revois M. Bournival, dans son cours d’anglais à l’École Normale, totalement chambardé et tenaillé par l’émotion vive et les larmes: le président américain, John Fitzgerald Kennedy, a été assassiné tantôt (22 novembre 1963). Je viens de commencer l’École et je suis immensément reconnaissant de la qualité de ceux qui tenteront de nous donner même les bribes d’information et d’explication. Pas sûr d’avoir pu recevoir ça ailleurs.

La terreur armée commence. Ou avait commencée. En mars, la statue de Wolfe est pulvérisée probablement par une bombe du FLQ. Trois autres bombes en avril. Cinq bombes sur les dix plantées à Westmount explosent en mai, Arrestation de huit felquistes en juin. Le plan fixe du passé ne suffit plus.

JEAN-CLAUDE SOULARD