S’ils constituent seulement 1 % des travailleurs de la construction, les grutiers sont incontournables sur les grands chantiers de construction, comme celui du pont Champlain.

La colère des grutiers

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

L’industrie québécoise de la construction compte environ 22 000 employeurs embauchant plus de 150 000 salariés. Parmi eux, 1800 grutiers manipulent soit des grues à tour, soit des grues dites à flèche sur des camions, afin de lever, déplacer et mettre en place de l’équipement et des matériaux. S’ils constituent seulement 1 % des travailleurs de la construction, ils sont néanmoins incontournables. Sans grutiers, la plupart des chantiers s’arrêtent.

Jusqu’à la fin des années 80, peu d’exigences encadraient la formation des grutiers. C’est à la suite d’incidents de parcours qu’un cursus de formation formel fut établi. Dès lors, un grutier devait détenir un diplôme d’études professionnelles (DEP) équivalent à 870 heures de formation. Mais l’État a modifié ces exigences par voie réglementaire. Dorénavant, un salarié non grutier pourra accéder au métier de grutier après un cours variant de 80 à 150 heures. C’est ce changement imposé que les grutiers contestent.

Tout arrêt de travail étant interdit, les grutiers ont fait une grève d’une semaine à compter du 14 juin 2018 en contestation d’un règlement passé par le gouvernement du Québec le 14 mai précédent. Depuis, l’État s’est engagé à réexaminer le changement proposé. Et les grutiers annoncent un autre mouvement contestataire si le statu quo est maintenu.

En un sens, les grutiers sont eux-mêmes victimes d’une pénurie qui les avantageait au plan salarial. C’est justement pour régler ladite pénurie que les employeurs pourront dorénavant inviter des salariés à devenir grutier avec une formation allégée spécialement pour manipuler du matériel de moins de 30 tonnes avec des camions flèches. Il existe seulement deux écoles qui forment des grutiers au Québec. Le gouvernement aurait pu choisir d’augmenter l’offre formative pour régler la pénurie de grutiers mais il a préféré intervenir directement sur le mode d’organisation du travail. On peut y voir une stratégie qui pourrait éventuellement affecter d’autres métiers de la construction.

Face au changement qui leur est imposé, les grutiers y voient une menace à leur emploi en pointant du doigt des risques accrus à la sécurité, d’où leurs moyens de pression. Mais leurs sept jours de grève sont susceptibles d’entraîner une facture salée. Car les projets de construction fonctionnent avec des délais et des amendes aux entrepreneurs qui ne les satisfont pas. On n’arrête pas les travaux de l’échangeur Turcot ou du pont Champlain sans risquer de lourdes conséquences financières. Les entrepreneurs voudront leur refiler la facture sans compter les amendes prévues par la loi. Pas étonnant que les dirigeants syndicaux aient, dès le déclenchement de la grève, demandé aux grutiers d’entrer au travail.

Pour trouver un solutionnaire, la logique voudrait que les grutiers s’adressent à un organisme a priori impartial soit la Commission de la construction du Québec (CCQ). Or, voici ce que la présidente de cet organisme, Diane Lemieux, disait des grutiers récemment: «Ils ont le droit de vie ou de mort sur les chantiers […] les dirigeants syndicaux ont menti». Puis, visant un certain nombre de grutiers, elle ajoute: «Ils se comportent comme des bandits parce qu’ils vont perdre leur monopole…». Rien dans ces propos n’est susceptible de calmer le jeu.

Dans les faits, les divers métiers de la construction se retrouvent souvent en compétition entre eux. Le cas des grutiers est éloquent à ce sujet. Si les grutiers sont mécontents, d’autres travailleurs accepteront d’emblée un règlement qui leur ouvre la porte au métier de grutier sans passer par le diplôme d’études professionnelles. En outre, ce mode de transition inter-occupationnel pourrait être élargi à d’autres catégories de travailleurs. Ultimement, cela pourrait entraîner une réduction de nombre de métiers dans la construction actuellement au nombre de 31.

Par ailleurs, deux employeurs contrôlent la quasi-totalité des grues au Québec. Qui dit monopole dit prix plus élevés! Ces employeurs appuient d’ailleurs les revendications des grutiers, une complicité dénoncée par la CCQ. Tout cela s’actualise dans un climat général de crise de confiance. L’État et la direction de la CCQ devraient en prendre la mesure. Le dialogue social ne s’en porterait que mieux. Ainsi, c’est dans une industrie de la construction en réévaluation que les grutiers sonnent le gong. Mais compte tenu de la synergie des forces en présence, leur bataille n’est pas gagnée d’avance!