La charogne

Pas celle de Baudelaire, celle de Radisson, ou plutôt de cette rue éponyme derrière la rue des Forges, entre Royale et Notre-Dame Centre! La rue Radisson se fond dans l’arrière-cour du centre-ville de Trois-Rivières. Chaque mardi matin, lors de la collecte des ordures, c’est là que grouille et se cache la charogne.

La collecte des ordures est un service essentiel: les éboueurs sont à la prévention ce que les médecins sont à la guérison, indispensables. Faut pas leur rendre la tâche difficile, voire impossible. Ce ne sont pas eux qui sont en cause. Sont-ce les restaurateurs ou les gestionnaires de cette ville? Il n’en demeure pas moins que quelque part on souffre du syndrome de la poussière sous le tapis, et qu’on s’imagine que ce que ne voit ni ne sent le touriste, ça n’existe pas. Les restaurateurs et tenanciers des bars de la rue des Forges ayant converti cette rue en tube digestif, le nettoyage de son côlon peut mettre notre santé en péril. Et elle l’est!

On remplit à la va comme je te pousse des bacs lambrissés de restes de table, on y fourre un salmigondis de compost liquéfié, et puis on les catapulte sur la rue Radisson, là où il y a moins de touristes, là où l’on habite. Dommage collatéral: lorsque les bacs sont basculés, une rivière fielleuse et pestilentielle suit la pente de la rue Radisson, le miasme fangeux se coagule le long des trottoirs, et on n’ose imaginer que ladite rivière va aller mourir dans le fleuve.

L’odeur est si dense, elle crame le fond de l’air, on voit ce qu’on sent, et ça sent la charogne. Et ça s’agrippe au coin à l’édifice Ameau, un des quelques joyaux architecturaux de cette ville qu’on a depuis longtemps cessé de frotter, car c’est le long de la 55 que maintenant ça reluit.

Et pourquoi on se soucierait de l’arrière-cour, de ceux qui habitent le centre-ville et y travaillent, ce qui compte ce sont ceux qui le visitent et y ripaillent: surtout pas de bac sur la rue des Forges, il faut conserver le look, En arrière tout ce qui louche!

Alors on s’en fout que la charogne vermille le bitume comme on se fout bien que le silence soit intimidé par les trompettes à feuilles de Canadian Tire et les véhicules à moteur qui carburent au TNT. On tolère, on approuve presque!

Il y en a marre que la Ville mise tout sur ceux qui la visitent et néglige ceux qui l’habitent. Marre qu’on vise le ciel et qu’on oublie d’être fier d’être à hauteur d’homme.

Bientôt on aura terminé de faire des courtepointes d’asphalte dans nos rues pour les quatre prochaines années. Bientôt la ville va tomber en état de catalepsie jusqu’à ce que le peuple migrateur se pointe de nouveau en tapage et en ramage au mois d’avril. Bientôt on aura un nouveau vieux conseil de ville. Il serait sans doute approprié que nos élus cessent de voir cette ville avec leurs yeux, et qu’ils empruntent les nôtres pour s’attaquer à la vraie beauté du monde.

Christian Gagnon
Trois-Rivières