Jurez-vous de dire toute la vérité, rien que la vérité?

OPINION / Les derniers mois ont fait passer les victimes de la pyrrhotite par toute la gamme des émotions. D’un côté, avec notre demande d’obtenir les pénalités imposées à SNC-Lavalin, nous avions le sentiment d’avoir une demande comportant une puissante charge symbolique. Un dénouement heureux, après plus de dix ans, semblait à portée de main! Cette idée me semblait une opportunité en or pour le Parti libéral du Canada. Malheureusement, il était naïf de notre part de négliger le puissant manque de volonté du député libéral de Saint-Maurice–Champlain quant à notre situation. De plus, malgré qu’il ait signifié une cruelle fin de non-recevoir, les partis d’opposition n’ont pas profité de cette balle dans la zone des prises pour frapper un grand chelem. Soudainement, nous n’avons jamais été aussi loin d’une solution permettant de soulager l’angoisse galopante qui accable la plupart des victimes.

À l’évidence, les leçons tirées des dix dernières années nous enseignent que notre dossier semble être radioactif au sein de la classe politique. Et cela soulève des questions.

Ainsi, il se pourrait bien que le volet juridique nous réserve d’autres surprises. Et je ne parle pas du verdict à venir.

Il y a maintenant six ans, dans ces mêmes pages, j’écrivais que seule une commission d’enquête pourrait répondre aux nombreuses questions en suspens sur les origines de la crise. À ma connaissance, il n’y a jamais eu d’enquête criminelle (ou publique) sur ce qui est la plus grande crise immobilière de l‘histoire du Canada.

Le procès en cours ne répondra pas aux nombreuses questions sans réponses. Surtout, il ne donnera pas d’outils pour se prémunir contre une autre crise semblable ni de balises pour restreindre le coût des travaux. L’idée de base était de pouvoir réparer le plus de maisons possible avec la même enveloppe en identifiant les abus potentiels. Également, beaucoup de victimes pourraient profiter d’une immunité et ainsi partager (sans craindre une poursuite bâillon) les obstacles rencontrés dans le cadre de cette crise. Beaucoup de victimes ont appris à la dure qu’un malheur en cache souvent un autre. Et pourtant, comme tant d’autres, cette suggestion est restée lettre morte.

Il semble donc que seule une catastrophe fera en sorte qu’un tel exercice ait lieu. Ce que je ne souhaite évidemment pas. Toutefois, il faudrait bien réfléchir à cette question. Le temps passe et des fondations se dégradent sans que les propriétaires ne puissent mettre la main sur des fonds permettant de faire les travaux. Nous entrons dans une période à haut risque!

Le hasard fait en sorte que je termine tout juste la lecture de la biographie de Allan J. McDonald, un des ingénieurs ayant tenté d’empêcher le lancement funeste de la navette Challenger. Lui et certains collègues étaient convaincus que la capacité d’étanchéité de certains joints n’était pas sécuritaire lors d’un lancement à basse température. Malgré la rigueur de leurs explications scientifiques, ils ont été ignorés. Avant le lancement, McDonald, comprenant que les décideurs fondaient la décision sur une forme de pression politique plutôt que sur une démarche scientifique, leur demanda s’ils seraient à l’aise d’aller expliquer leur décision devant une éventuelle commission d’enquête advenant une catastrophe.

La suite tragique appartient à l’Histoire.

Sans être alarmiste, chers élus, si une maison venait à s’écrouler sur une famille, que répondriez-vous si on vous demandait, sous serment, sur quelle démarche scientifique avez-vous fondé votre décision, en 2020, de laisser la justice suivre son cours, en sachant pertinemment que le temps est un ennemi puissant contre une fondation atteinte de pyrrhotite et qu’il n’y aucune certitude juridique quant aux victimes des deuxième et troisième recours?

Marc-Olivier Gagné

Victime de la pyrrhotite