Jouer au héros, ou lire Homère

En réaction au texte de Maxime Larose intitulé «Une vision différente des jeux vidéo», publié dans notre édition du samedi 9 décembre dernier.

L’un de mes anciens étudiants, Maxime Larose, dont j’apprécie l’intelligence et la sensibilité, me reproche, à la suite de mon article sur le documentaire Bye, de faire du jeu vidéo le bouc émissaire des maux d’une société, alors que, selon lui, «le jeu vidéo sert d’échappatoire à l’adolescence», et que, par conséquent, «il n’est que l’expression de ce besoin, qu’ont certains jeunes, de fuir une réalité difficile ou jugée dénuée de sens.» Un peu plus loin dans son texte, Maxime Larose précise: «[…] quand plus rien ne va, il peut être intéressant de se mettre dans la peau d’un héros. Le jeu sert d’exutoire».

Je suis d’accord avec mon ancien étudiant: on fuit dans le jeu vidéo, il est un exutoire. Dans son essai, Le monde sans fin des jeux vidéo, Maxime Coulombe, professeur d’arts actuels à l’Université Laval, souligne que les jeux vidéo «s’offrent comme une façon d’apaiser, pour le sujet, les symptômes de notre (post)modernité. Ils répondent à cette époque laissant le sujet esseulé quant au sens à donner à son existence, où l’estime de soi est fugace, à cette société angoissante en ce qu’elle vante la liberté de choix, mais impose l’exigence de réussir, où la reconnaissance est rare, où la réussite sociale apparaît peu séduisante.» Bref, le jeu vidéo nous offre d’être un héros plutôt qu’un zéro.

Ici intervient le vieux professeur de littérature que je suis toujours malgré mon départ à la retraite. Je crois en l’urgence de lire Homère à un âge où, précisément, l’on a besoin de héros. À la place de fuir, pour reprendre les termes de Maxime Larose, «une réalité difficile ou jugée dénuée de sens», je pense «utile» de l’affronter avec l’aide des figures héroïques de l’Antiquité comme Ulysse et Achille. Il y a donc, selon moi, des pratiques plus intelligentes que d’autres. Plus riches. Et le rôle de l’école m’apparaît crucial puisque loin de fournir un «exutoire», il doit enrichir notre rapport au monde en faisant de la maîtrise du langage l’étape nécessaire à la maîtrise de soi. 

Se divertir n’a rien de condamnable, je le répète. Mais quand le jeu vidéo accapare en moyenne, selon la professeure agrégée de l’Université de Sherbrooke Magali Dufour, spécialiste en cyberdépendance, plus de vingt heures par semaine dans la vie des adolescents, et que ceux reçus en traitement y consacrent plus de cinquante heures par semaine, on est en droit, me semble-t-il, de rappeler aux jeunes que la fuite n’est pas une solution, et que l’étude du patrimoine littéraire de l’humanité reste un choix plus judicieux. Encore faut-il accepter de franchir les obstacles à la compréhension de l’Iliade et de l’Odyssée, en ouvrant les dictionnaires comme on ouvre l’esprit et le cœur à la complexité du réel. Le sens des mots étant le fidèle compagnon de toute quête de sens.

Achille, le héros de l’Iliade, veut la gloire, il accepte de mourir jeune parce qu’il ne peut imaginer sa vie autrement que par les yeux de ses admirateurs. Ulysse veut vivre, et vivre longtemps, ce qui lui importe, c’est le regard de ses proches. Une lecture de l’Odyssée pourrait nous sortir de l’isolement, ou de la cyber-camaraderie, et nous ramener à Ithaque où des proches nous attendent.

Il se pourrait que la vie n’ait aucun sens. Et que l’on en souffre. Mais je persiste à croire qu’y mettre une forme avec Homère, Yourcenar ou Anne Hébert, n’est pas un «exutoire», ni une fuite. Que c’est une réponse à l’absurde, une réponse digne d’une vie humaine. Que s’il existe un héroïsme au fait de vivre, la littérature en fournit les vrais héros.

Je remercie chaleureusement mon ancien étudiant Maxime Larose. Je poursuis dans les journaux un dialogue amorcé avec lui depuis un certain temps. Nous avons des vues différentes sur les jeux vidéo, mais je constate une fois de plus que nous partageons un même amour du français. J’y trouve une source de joie. 

Christian Bouchard

Professeur retraité du Collège Laflèche

Trois-Rivières