J’étais considérée comme une «islamophobe» en puissance!

En réaction à la lettre signée par vingt-quatre résidents de Trois-Rivières ou de la circonscription de Champlain, intitulée «Cessons de nier la réalité» et publiée dans notre édition du 14 février dernier.

Curieuse, cette lettre sur l’islamophobie publiée le 14 février dernier, soit trente ans après, jour pour jour, de la condamnation à mort du romancier Salman Rushdie, accusé d’islamophobie, par nul autre que Khomeini, le guide suprême de la révolution islamique d’Iran. Quel acte de lèse-majesté avait donc commis le célèbre écrivain pour mériter un tel châtiment? Écrire! Avec des mots taillés dans un imaginaire fécond loin des certitudes de l’absolutisme religieux arc-bouté dans le dogme. Les signataires de la tribune «Cessons de nier la réalité» utilisent abondamment le concept d’islamophobie sans pour autant le définir. Qu’on nous rassure tout même qu’il ne s’agit pas de sa conception khomeiniste.

Ce terme est polysémique (plusieurs sens). En effet, sous le chapeau de l’islamophobie, certains amalgament la critique d’un dogme, l’islam, avec la haine des musulmans (le racisme). Certains autres poussent le bouchon encore plus loin, considérant que le rire et la satire à l’endroit de l’islam sont de l’ordre du blasphème. La fin tragique des caricaturistes de Charlie Hebdo en 2015, traités d’«islamophobes», donne froid dans le dos. Si la critique d’un dogme relève du débat d’idées, la haine des personnes tombe sous le coup de la loi.

Autant l’existence et la vivacité du débat public élèvent une société en marquant son degré de civilité, autant la haine d’un groupe minoritaire affiche, immanquablement, son inhumanité. Devrais-je réitérer une simple banalité en me déclarant disposée aux échanges, opposée à toute tentative de haine à l’endroit des personnes?

Je connais bien ces deux situations puisque je participe au débat public depuis plusieurs années. Quant à la xénophobie, j’y ai goûté en 2012 alors que je me présentais aux élections législatives. Si les Québécois ont pu se faire une idée des attaques xénophobes dont j’ai été victime en raison d’une grande médiatisation des propos de l’ancien maire de Saguenay, Jean Tremblay, les représailles que j’ai subies en ma qualité de libre penseur de culture musulmane sont moins connues.

En 2012, j’ai été traînée en cour dans deux affaires différentes. La première concernait une mosquée, al-Rawdah (affiliée aux Frères musulmans), la seconde impliquait une école subventionnée par le gouvernement à raison d’un demi-million $ environ par an, Les Écoles musulmanes de Montréal (affiliées aux Frères musulmans). Les plaignants me considéraient comme une «islamophobe» en puissance! Durant les deux procès, mes livres ont été brandis comme étant le signe d’une grave déviance: l’islamophobie! D’ailleurs, Alexandre Dumas, l’un des cosignataires de la tribune en question avait publié un article dans Le Nouvelliste, le 28 mai 2013, soit trois ans avant le deuxième procès, qui finissait comme suit: «Le véritable message de haine ne se trouve pas dans le Coran, qui prêche avant tout la paix et l’amour du prochain. Le message de haine se trouve chez les polémistes comme Djemila Benhabib qui ont découvert une façon politiquement correcte de partager leur islamophobie. Pour cette raison, je souhaite le succès des poursuites intentées par les Écoles musulmanes. La liberté d’expression a ses limites et elles ont incontestablement été franchies.» Que l’on me rassure sur les véritables intentions des co-signataires de la lettre du 14 février. J’espère que ces derniers ne comptent pas appliquer la méthode Dumas, à l’échelle du Québec. Méthode qui consiste à rendre coupable des citoyens d’islamophobie avant même qu’ils ne se présentent devant un juge.

Il n’existe pas dans notre société libre, plurielle et démocratique un «droit à l’hyper sensibilité», un «droit à ne pas être dérangé». La liberté d’expression doit servir à exprimer des perspectives qui vont à l’encontre des courants de pensée dominants sinon elle perd de sa pertinence. C’est d’ailleurs ce qu’ont confirmé d’une façon claire les deux jugements me concernant. Non seulement les tribunaux ont trouvé que les plaignants charriaient un peu trop. Mais leurs décisions ont été univoques, sans aucune possibilité d’appel.

La porte de la judiciarisation du débat public venait ainsi de leur claquer au nez. Au lieu de nourrir le sentiment victimaire, pourquoi ne pas apprendre à raisonner, à argumenter, à recevoir l’avis contraire non comme une menace mais comme une possibilité d’échange et d’introspection? L’islam a besoin d’être sérieusement critiqué, revisité, remis en cause. Car «une religion qui fuit le débat se vulnérabilise», comme l’évoquait récemment Ghaleb Bencheikh, le nouveau patron de la Fondation de l’islam de France.

Djemila Benhabib, écrivaine

Trois-Rivières