Je me fais du cinéma

OPINIONS / À 70 ans, je regarde ma vie et la vie autour comme à l’extérieur de moi, comme un téléspectateur. C’est nouveau car jusqu’à il n’y a pas si longtemps je «jouais dans la pièce». Maintenant je la regarde. Ce n’est pas le même plaisir. Ça déforme de ne plus être interactif.

Je continue de traverser plein de scènes intéressantes dans la réalité mais sans y jouer vraiment. Je suis devenu un «figurant» qui traverse une rue, qui est assis dans un café, une gare, une réunion, réduit à discuter du passé, en arrière-plan, surtout un acteur qui n’a pas de texte. L’anonyme qui passe sans rien dire en fond de scène. Je suis parfois encore un élément sinon essentiel, au moins nécessaire mais disons-le, un élément de remplissage.

Parfois je me tourne un petit bout de film. Pour moi. Un petit air, un petit pas, une petite ligne de texte. En rentrant du plateau le soir je le jette, ce n’est jamais bon.

D’autres fois, on tourne un petit bout avec des parents, des amis, des vieilles connaissances, des «has-been» qui reconnaissent et reprennent un vieux texte qui avait eu ses belles heures, jadis. En rentrant du plateau, le soir je le range sur une tablette avec les autres empoussiérés.

D’autres fois encore on tourne avec des plus jeunes, des «premiers rôles» qui vous consentent un petit bout de scène, pas trop, les yeux mouillés de compassion, mais c’est pour l’âge. En rentrant du plateau le soir, je le garde dans ma poche, pour quelques jours, au cas où. Quand mes poches sont pleines, je fais une boîte, là sur la tablette.

Mais finalement, même si ça ne sert plus à rien ni personne et que ça n’ira nulle part, je continue mon rôle, sans être amer, seulement démodé. Ce dernier rôle qu’il me reste, avec titre sur la dernière page: «Réussir sa sortie».

Je suis un acteur passé, qui n’ose pas se dire fini. Qui s’émerveille, désire et veut jouer encore, oh oui, mais qui doit se contenter «d’aller» au théâtre et non plus d’y jouer.

Un acteur dont le téléphone ne sonnera plus.

Marcel Guilbert

Shawinigan