J’ai une certaine crainte

OPINIONS / La planète est sur pause. Le temps est à la grisaille. Et d’après ce qu’on dit, les coeurs le sont aussi.

Et pour cause: à chaque jour, lourd de tristes bilans, on fait le décompte des morts. Surtout, chez ceux et celles qui ont beaucoup de vécu, mais cependant, n’avaient pas choisi d’en écourter la durée.

Comment peut-on croire au retour de l’été? À sa lumière, à ses parfums, à l’abondance des récoltes qu’elle permet?

Comment? Alors que le printemps n’est que l’ombre de lui-même, alors qu’on hésite à partir les semis et que les ruelles crieuses sont devenues silencieuses? Alors qu’on se demande si on reverra sa mère, autrement qu’à travers la vitre d’un édifice à balcons densément habités (pour l’instant), donnant désormais sur une rue déserte, malgré un tintamarre organisé par des âmes compatissantes.

Certes, les deuils nouveaux genres seront difficiles à faire. C’est à prédire: il y aura bientôt de longues files d’attente. Non pas dans les cinémas, et lieux habituellement fréquentés, mais dans les cimetières. Débordés, agrandis, superposés, entreposés. Et il faudra beaucoup, beaucoup de fleurs. Mieux vaut partir des semis.

La planète est sur pause. Du jamais vu, du jamais prévu sont à l’ordre du jour. Pour l’heure, il est difficile de s’y retrouver. Nous vivons à l’ère de la distanciation sociale. La société se devait de l’imposer. Survivre a des règles, des exigences. Vivre en a déjà. Mais dans le cas qui nous concerne tous et toutes: cela monte d’un cran. D’où l’importance de s’armer de patience. Une bonne nouvelle malgré tout: il y a pénurie de sable pour s’y mettre la tête. (D’aucuns l’ont déjà fait.) Maintenant, nous savons. Et sonner l’alarme ne signifie pas être alarmiste.

La peste, la grippe espagnole, c’était hier. L’Ébola, c’était l’Afrique. C’était loin. Le SRAS, on l’avait vaincu. Malgré la forte probabilité que quelques cousins récalcitrants et sans gêne, se soient échappés dans la nature, et soient en mal de faire du grabuge. Il faut dire aussi, que ce virus n’avait jamais autant voulu voyager que celui de la COVID-19. Ce coronavirus, décidément, est un globe-trotter insatiable, ayant la fâcheuse habitude de s’inviter partout, et ce, sans même s’annoncer.

Contagion oblige. Bizarre: alors que, comme société, nous apprenions à nous rapprocher de l’autre, voilà qu’aujourd’hui, nous devons apprendre à nous éloigner des autres! Cela, dans un temps record. Assez pour faire dérailler le cerveau! Et faire du déni. Quand les bouchées sont trop grosses, on a tendance à s’étouffer. C’est bien connu.

Reste la grande capacité d’adaptation de l’être humain! Et ce réflexe, dont fait preuve la société québécoise, de se serrer les coudes. «Pas juste» de tousser dedans!

Toutefois, malgré cette note positive, et ma confiance dans les valeurs profondes de notre société, il n’en demeure pas moins que j’ai une certaine crainte. Une crainte fondée sur le besoin d’un tissu social sain, solidaire et chaleureux: en viendrons-nous, avec le temps, à oublier ce qu’est un câlin? Devrons-nous réapprendre les bisous, les mots qui offrent du réconfort, la tape amicale sur l’épaule affaissée? Tout cela va-t-il disparaître?

Ainsi, pendant que la planète est sur pause, emmagasiner le savoir-être, partout où il se trouve, s’impose.

Mais encore: à quand le premier câlin de l’après-COVID-19?

Rose-Aimée Bédard

Trois-Rivières