L’auteur de cette lettre explique en détails les priorités formulées par un groupe d’experts pour régler le conflit à l’ABI.

Impasse à l’ABI: les cinq priorités du ministre Boulet

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Depuis le début du lock-out, ABI a fermé 600 cuves soit 80 % de sa production régulière. Et comme si tout cela n’était pas assez, Sural, l’un de ses clients importants, qui lui permettait de vendre l’essentiel de sa production d’aluminium liquide pendant le lock-out, vient de déclarer faillite. Par surcroît, les récentes négociations intensives, porteuses d’espoir, viennent de casser. Finalement, l’employeur annonce qu’il est en voie de se questionner quant aux opérations futures d’ABI et de sa fonderie. Rien dans cela n’est réjouissant. Mais le ministre Jean Boulet ne lâche pas. Il convoque les parties à son bureau pour les encadrer davantage.

Une longue médiation et un conseil d’experts lui permirent de formuler cinq priorités qui sont toujours d’actualité. Les voici: la flexibilité opérationnelle, la stabilité des emplois, le climat des relations de travail, la productivité et la pérennité de l’usine. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

La flexibilité opérationnelle postule un juste équilibre entre les exigences des postes et les compétences des salariés. L’accroissement de la compétence exigible en usine est une tendance lourde qui accompagne la montée des nouvelles technologies dans les entreprises. L’Aluminerie de Bécancour n’y échappera pas. La flexibilité opérationnelle signifie également un certain décloisonnement des tâches afin de favoriser l’entraide interpersonnelle et le travail continu, source d’une meilleure productivité. Mais dans l’octroi des postes, les nouvelles exigences, même augmentées, doivent être raisonnables. Dès lors, le poste est accordé au postulant le plus ancien.

Si la flexibilité opérationnelle intéresse l’employeur, la stabilité des emplois concerne au premier chef les salariés. À cet égard, la menace vient essentiellement de la sous-traitance. Généralement, les travaux occasionnels ou très spécialisés sont réalisés en sous-traitance. Par exemple, changer une porte de garage endommagée ou informatiser un processus industriel sont habituellement confiés à des entrepreneurs. Mais le travail régulier dans l’usine ne se prête pas à la sous-traitance sinon il y a risque de précarité.

Le climat des relations de travail bat de l’aile à l’ABI de longue date. Certains remontent la cause aussi loin que dans les années 90 lorsque la direction de l’époque réduisit les vacances annuelles des salariés et implanta un régime d’évaluation individuelle du rendement qui se prêtait au favoritisme. Le syndicalisme serait entré dans ce terreau. Certes, un bon climat de relations de travail n’est pas seulement l’affaire des ouvriers. Il débute d’abord par un leadership inspirant chez le personnel d’encadrement. Par ailleurs, les 450 jeunes travailleurs embauchés depuis 2012 produiront peut-être, avec le temps, un modèle de relations de travail plus probant.

La productivité, qu’elle soit humaine ou technologique, est un facteur incontournable pour assurer la pérennité des usines. Elle est en quelque sorte la résultante de ce qui précède et transite généralement par une technologie de pointe. Ainsi, l’employeur souhaite apparemment investir dans l’avenir de son aluminerie. Compte tenu qu’elle existe depuis 33 ans, son intention est crédible. Si cette démarche est complétée dans une décennie, l’implantation des changements technologiques transitera obligatoirement par les jeunes travailleurs plutôt que par ceux ou celles qui sont à quelques années de la retraite.

Ce n’est pas la compétence personnelle des cadres et des travailleurs d’ABI qui est ici interrogée, c’est leur système d’insertion. Refuser la modernisation, tant humaine que technique, d’une usine exportatrice, c’est la condamner au déclin. Par ailleurs, la réussite exige une saine complicité entre le management et les travailleurs fondée sur le respect, la compétence professionnelle et l’innovation. Cette complicité, source de pérennité de l’usine, ne peut aller sans garantir aux salariés des emplois stables et de qualité.