À quelques heures du budget fédéral, les auteurs de ce texte souhaitent que l’aide financière à la presse écrite se concrétise enfin et, surtout, espèrent qu’elle tiendra compte de la réalité des régions et du rôle essentiel que jouent les médias régionaux.

Il faut tenir compte de la réalité des régions

OPINION / Les auteurs sont Marie-Eve Carignan, professeure adjointe et responsable des programmes de cycles supérieurs en communication à l’Université de Sherbrooke, et Jason Luckerhoff, professeur titulaire, chef de section et responsable des programmes de cycles supérieurs en communication à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Les solutions proposées par le gouvernement fédéral pour venir en aide aux médias doivent tenir compte de leur diversité et de la réalité des régions

Dans un texte paru le samedi 9 mars dernier dans Le Nouvelliste, nous rappelions que les mesures promises par le gouvernement fédéral afin de soutenir les médias étaient loin d’être mises en place pour le dépôt du prochain budget, le 19 mars. Ces mesures attendues regroupent un crédit d’impôt sur la masse salariale liée à la production d’information, un crédit d’impôt de 15 % aux citoyens qui s’abonneront à un média numérique et la possibilité pour les entreprises de presse de se transformer en organismes à but non lucratif (OBNL) afin de remettre des reçus pour des dons.

Ces mesures risquent d’être très complexes à mettre en application et ne seront donc pas implantées rapidement alors que le besoin de soutien financier des médias est criant. Ainsi, en ce qui concerne le crédit d’impôt sur la masse salariale, outre la difficulté de déterminer qui possède un statut de journaliste, alors que la profession n’est régie par aucun ordre professionnel, il sera également complexe de déterminer quel pourcentage du temps d’un professionnel de l’information est consacré spécifiquement à la production d’information, par rapport à toutes ses tâches connexes.

La dernière mesure, qui concerne le changement possible de statut des médias d’entreprises privées à but lucratif vers celui d’OBNL, suscite aussi de nombreuses questions. L’exemple de La Presse pourrait inciter certains acteurs à privilégier cette solution, mais un remède ne guérit pas tous les maux. Nous croyons que ce changement de statut contribuerait grandement à fragiliser certains médias en régions. Voyons cela en détail.

PHOTO: LA PRESSE

La Presse vient de procéder à ce changement de statut. Sa décision de quitter le groupe Gesca et de devenir un OBNL repose en grande partie sur une recherche de financement privé et étatique additionnel. En s’éloignant de la recherche du profit, qui était loin d’être présent et menaçait à terme la survie du journal (bien que ne voulant pas dévoiler l’état de leurs résultats pour ne pas se désavantager face à la concurrence, les dirigeants du journal ont confirmé qu’il était en déficit lors de l’annonce de son changement de modèle d’affaires). En devenant un OBNL, La Presse peut maintenant se qualifier pour de nouvelles subventions gouvernementales et peut remettre des reçus de charité, afin d’attirer les mécènes qui décideraient de la financer. Le mécénat et les dons pour faire vivre les médias et les organismes culturels sont des traditions fortement ancrées dans la culture anglo-saxonne, mais ce n’est pas le cas au Québec. La recherche pour recueillir les dons privés s’annonce donc beaucoup plus difficile ici, dans un contexte où les citoyens ont été habitués à la gratuité de l’information en ligne et ne réalisent pas toujours l’ampleur des coûts inhérents à la production de cette information. Cependant, l’explosion des campagnes de sociofinancement pourrait modifier positivement les habitudes citoyennes.

C’est pourquoi La Presse, par la création de la section «Je soutiens La Presse» sur son site Internet, tente de convaincre les gens d’effectuer des dons afin de lui permettre de continuer à diffuser gratuitement une information professionnelle de qualité. Le site de La Presse rappelle: «L’information de qualité est plus que jamais un bien public qui doit être le plus accessible possible. Il s’agit d’un rouage important du système démocratique».

Le don du public à un journal représente une forme d’endossement, une approbation du caractère d’intérêt public du média, qui pourra servir d’argument auprès du gouvernement, en affirmant que les citoyens sont en accord avec un financement étatique, représentant la contribution du public pour financer les médias. C’est ce financement étatique additionnel que les médias pourraient aller chercher par un statut d’OBNL qui leur permettra de se qualifier à diverses demandes de subventions auxquelles les entreprises privées ne sont pas admissibles. Ce financement étatique représenterait l’apport citoyen à la vitalité des médias qui servent ultimement le public par la dissémination d’une information pertinente, juste et de qualité.

Pour convaincre le gouvernement d’investir plus massivement dans les médias d’information locaux et nationaux, le passage d’entreprise privée vers un statut d’OBNL peut donc sembler être une solution modèle. Cela dit, La Presse a une portée provinciale, voire nationale, surtout depuis que le journal est disponible en ligne et via son application mobile.

Certains journaux, comme Le Nouvelliste, desservent des citoyens qui habitent des quartiers ou des municipalités qui ne sont pas encore rejoints par des connexions Internet haute vitesse. De nombreux journaux ayant une vocation régionale ou locale n’auraient aucune chance de survivre grâce au sociofinancement, aux dons ou au mécénat de grandes entreprises privées, qui ne sont pas leur clientèle cible. Il suffit d’observer ce qu’il en est dans les universités entre les francophones et les anglophones, entre les grandes villes et les plus petites villes et entre les grandes universités et les plus petites universités pour constater que les inégalités seraient telles que de nombreux journaux locaux ne pourraient pas compétitionner avec La Presse à titre d’OBNL.

Nous croyons donc qu’il est primordial de tenir compte de la réalité des régions et des médias et de préserver cette diversité médiatique et culturelle en ne proposant pas que des solutions qui permettront aux journaux de la métropole de survivre.

Le gouvernement doit agir rapidement, en proposant des solutions adaptées à la réalité de tous les médias, petits ou grands, numériques ou imprimés.