Il était une fois la peur ou l’amour

OPINIONS / Depuis mars 2020, en chacun de nous s’inscrit une histoire nouvelle.

On se la raconte parfois sous les draps, dans le noir. Dès notre naissance, nous vivons avec l’idée abstraite de la mort. Or, depuis la pandémie, elle est à nos trousses.

Pour moi, il s’agit d’un pan d’horreur collective et individuelle. La planète est sens dessus dessous. Un virus mortel l’a mise à genoux.

En moi, je crie sans cesse: décolle! Et je m’isole. Comme je suis bonne élève, je ne fouille plus tes lèvres, je m’enlève. Il m’est interdit d’effleurer les bajoues des bouts de chou, avec mes petits bisous, qui venaient pourtant à bout de tout. Avec mes mains de patins, je fais des câlins aériens qui n’agrippent plus rien.

Allez hop! Il faut se l’avouer, on a muté. Voici le nouvel humain, un bon samaritain, confiné, puis épié. Comme un assassin.

Les lois pour limiter la liberté ont gagné. Les hommes, les femmes et les enfants de plus de 12 ans seront maintenant voilés. Et ce masque, s’il permet de survivre, nous empêche de respirer. Quelle dichotomie!

On me donne la possibilité de me sustenter. Au supermarché, quand je te rencontre dans l’allée, entre deux boîtes de conserve désinfectées, j’arrête d’inhaler, d’expirer. Je me mets de côté. Je suis une athlète du saut de comptoirs. Je peux traverser le miroir, passer tout près de toi sans te voir.

Et quand je vois la plèbe, heureuse de faire la queue, ça me met le feu… La foule est folle, inconstante et mièvre. J’ai peur d’attraper la fièvre. J’apprends à vivre à deux et, faute de mieux, je te souris avec mes yeux.

J’ai ressorti mes jouets, mes bijoux du coffret, mon tablier, mon cabaret. La retraite est terminée, défense de voyager, le jardin d’Éden est fermé. Désolée, Adam et Ève, c’est ici que le paradis s’achève. C’était juste une trêve… très, très brève.

Ce n’est pas vous, ce n’est pas nous. Le serpent? Il n’a rien fait du tout. Ça sent le mauvais coup. Cette histoire me hante, même mon ADN est en manque de patience. Je n’en peux plus d’entendre scander résilience, résilience. La résilience? C’est l’enfer de Dante déguisé en ligue de la tempérance pour matantes.

Accepter de s’aimer masqué, éloigné, isolé, c’est jouer à s’emmurer, comme Antigone. Sans gun américain.

Aussi bien se le dire tout de suite, la petite armée de Wuhan a gagné.

Sylvie Charbonneau
Baie-du-Febvre