Il est passé le temps des soutanes

OPINIONS / Mille neuf cent cinquante-neuf, septième année du primaire, mes profs portent tous des robes, et ce sont des hommes. En plus ils sont tous frères, et leur plus grand frère a un sacré cœur. On les appelle les frères du Sacré-Cœur. À cette époque, on avait une septième année pour rester enfants le plus longtemps possible. Aujourd’hui, les enfants ils naissent tous adolescents.

Les frères, leurs robes traînaient toutes à terre, on ne savait pas ce qu’elles cachaient en dessous. Et puis ils étaient tous petits, des rats, des rabougris tout habillés de noir, bas noirs et souliers noirs pour faire ton sur ton. Le frère Eugène, le prof de septième, le recruteur, faisait exception: c’était un corbeau. Il était grand, il devait chausser du douze, il avait inventé les Doc Martens. Ce grand automate marchait en va-et-vient, son bec de nez tourné vers le bas pour mesurer ses pas. Le frère Eugène, il regardait toujours à terre: il ne voulait pas perdre pied mais il perdait le ciel; et peut-être qu’il avait peur que son père en haut le zyeute comme s’il était Caïn.

Il portait au cou une croix presque aussi grosse que celle du Christ et il jouait au boulier compteur avec son chapelet. Je ne sais pas si sa famille était trop petite, mais nous étions trois à qui il avait fait visiter le juvénat de l’Ancienne-Lorette à Québec pour nous convaincre de joindre sa fratrie au secondaire. Pas difficile, deux patinoires, des jeux de Mississippi, une salle de billard, on était trois cons vaincus.

Et puis un midi, tous les trois, nous étions de l’autre côté de la rue en face de l’école, là où aujourd’hui t’as le droit de fumer; nous nous échangions des cartes de hockey. Aujourd’hui je suis athée, je ne crois plus au hockey. On s’échangeait des cartes enveloppées dans du papier ciré et couchées sur une palette de chewing gum rose Kennedy. J’échangeais Henri Richard pour Jean Béliveau, j’allais avoir le club Canadien au complet, en blanc et rouge en plus. Et là, venue de derrière et de partout, il y a la main d’Eugène qui me coupe l’épaule! Ipso facto, le corbeau confisque les cartes; en prime il a fallu avaler la motte de chewing gum qui valsait dans nos gueules! À la grosseur de la chique, nos culs ont dû péter la balloune. Rien à dire, rien à faire, Eugène, frère du Christ, faisait foi et loi.

Fin des classes, le frère Eugène nous accueille dans sa chambre pour nous féliciter d’avoir choisi le même passage à l’adolescence que lui, le juvénat. Sur le mur derrière lui, crucifiés à la gauche et la droite du Christ, Henri Richard et Jean Béliveau! C’est avec un sourire narquois que j’ai annoncé au frère Eugène que mon père avait préféré m’inscrire au collège classique en haut de la côte. Astucieux paternel, il trouvait qu’il y avait assez de prêcheurs de la bonne parole dans nos familles. Avant de quitter mon enfance, j’ai collé mon chewing gum sous le bureau du frère Eugène.

Dix ans plus tard, les soutanes sortaient des écoles pour toujours. Il n’y a pas un curé ou un frère qui oserait aujourd’hui se présenter en classe en soutane croix au cou. Ça vaut pour toutes les religions! La religion et son ostentation ne sont que symboles de domination. C’est dans l’église que ça se joue.

Christian Gagnon

Trois-Rivières